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Hélène Godard, Sarah Abitbol, Anne Bruneteaux, Béatrice Dumur, Elisabeth Douet, Frédérique Weber, Anne-Line Rolland… Ces femmes ont longtemps été victimes de cette culture du viol, maîtrisée, au sein du monde du sport, et ce, pendant plusieurs décennies. Elles brisent aujourd’hui cette omerta et révèlent leurs années de cauchemar à subir viols et agressions sexuelles de la part des entraîneurs alors qu’elles n’étaient que des enfants. Le journal L’Équipe a publié mercredi dernier un long et glaçant dossier concernant les violences sexuelles dans le sport et a dévoilé les pratiques scandaleuses qui se cachaient derrière les paillettes et les médailles. Les témoignages sont terrifiants. 

LE TÉMOIGNAGE DE SARAH ABITBOL

Dans cette ère post-MeToo, la parole se libère, et il nous paraît de plus en plus urgent de témoigner. Jeudi 30 janvier dernier, Sarah Abitbol, ancienne championne de France et gagnante d’une médaille de bronze aux championnats du monde de patinage artistique en couple en 2000, a publié son autobiographie Un si long silence dans laquelle elle raconte les nombreux viols qu’elle a subis durant deux ans de la part de son entraîneur Gilles Beyer, entre 1990 et 1992, entre ses 15 ans et ses 17 ans. “Il a commencé à faire des choses horribles, jusqu’aux abus sexuels et j’ai été violée à 15 ans. C’était la première fois qu’un homme me touchait.” C’est à la fin de sa carrière qu’elle contacte Jean-François Lamour, ancien ministre des Sports, et l’informe au sujet de Gilles Beyer. Le ministre lui aurait alors répondu qu’ils avaient déjà un dossier sur lui, mais qu’ils avaient décidé de fermer les yeux. En échange de son silence, il lui aurait alors proposé de l’aide pour sa reconversion dans le monde du spectacle.

Malgré ces nombreux sévices imposés à Sarah Abitbol, mais aussi à Hélène Godard qui a également été une de ses victimes, Gilles Beyer est passé à travers les mailles du filet alors même que le ministère était au courant de son comportement répugnant envers les élèves. Une enquête avait même été menée à son sujet, mais bien évidemment, elle n’avait pas abouti. Qui sait s’il n’a pas fait d’autres victimes ? Il a très bien pu continuer sa vie, poursuivre sa carrière en tant que directeur des équipes de France et entraîneur national, et a été membre du bureau exécutif de la Fédération française des sports de glace. La seule sanction qu’il ait pu avoir est le retrait de ses fonctions de conseiller technique sportif, et une interdiction d’exercer auprès de mineurs, le 31 mars 2001. 

Gilles Beyer avoue désormais avoir eu « des relations intimes » et « inappropriées » avec Sarah Abitbol. Il se dit « sincèrement désolé » et lui présente ses « excuses », tout en évoquant « des souvenirs différents ». « Il s’agit donc d’une faute, dont je ne mesurais pas le mal qu’elle a pu lui causer […] Je suis sincèrement désolé et je présente à Sarah Abitbol mes excuses », a ajouté l’ancien entraîneur, maintenant âgé de 62 ans, en lui « [souhaitant] de pouvoir trouver une vie apaisée ». La réponse de Sarah Abitbol face à ces excuses indignes est tout à fait compréhensible. « Ce ne sont pas desrelations inappropriées, mais des viols ! Le terme est inapproprié et beaucoup trop léger. Il me présente ses excuses ? Mais je ne l’excuse de rien ! »

DE NOMBREUSES VICTIMES BRISENT LA LOI DU SILENCE

Mais Sarah Abitbol n’est pas la seule à témoigner. Hélène Godard et Anne-Line Rolland se sont également confiées à l’Obs sur les violences qu’elles ont subies, et toutes les deux révèlent à quel point elles n’ont pas été soutenues par le ministère et d’autres institutions, qui étaient pourtant censées les protéger. En 2003, Anne-Line Rolland avait porté plainte contre Pascal Delorme, son ancien entraîneur qui fut ensuite condamné à 10 ans de prison. Alors qu’elle avait 12 ans, ce dernier l’a violée à de nombreuses reprises. Elle déclare aujourd’hui : « Ce procès a été complètement étouffé ! A la patinoire, j’étais mal vue parce que j’avais fait incarcérer un entraîneur des équipes de France ! Personne ne m’a soutenue, je n’ai pas reçu un mot de soutien de la fédération, pas un coup de téléphone de son président, Didier Gailhaguet ! » L’ancienne championne révèle même que Didier Gailhaguet, déjà président de la Fédération française des sports sur glace à l’époque, avait publié un communiqué dans lequel il prenait la défense de Pascal Delorme et accusait la jeune fille qui avait alors une vingtaine d’années d’être une menteuse. La loi du silence semblait donc être la plus importante régulation au sein du monde du sport.

Malheureusement, les témoignages se suivent et se ressemblent. Hélène Godard, qui a été victime à la suite de Gilles Beyer (de ses 14 à 15 ans) puis de Jean-Roland Racle (à partir de 15 ans), dénonce aujourd’hui la culture du viol présente au sein de ce milieu du patinage artistique. Bien évidemment, son violeur a réfuté les accusations qu’on lui portait et a déclaré qu’elle avait toujours été consentante, la preuve en est que sinon, elle aurait porté plainte. Anne Bruneteaux ajoute son témoignage à ceux d’Hélène Godard, Anne-Line Rolland et Sarah Abitbol et révèle avoir été la proie de Michel Lotz entre ses 13 et 15 ans, chez qui elle habitait deux jours par semaine. « J’avais interdiction de fermer la porte de la salle de bains. Il a commencé à s’inviter dans la baignoire et à me demander de le laver. J’ai su après que c’était de la masturbation », dénonce-t-elle. Une autre ex-athlète, Béatrice Dumur, accuse également Michel Lotz de plusieurs viols dans les années 1980, alors qu’elle n’avait que 13 ans.

Le long dossier de L’Équipe raconte aussi les nombreux sévices subis par des nageuses dans les années 1980-1990. Elisabeth Douet et Frédérique Weber, qui avaient respectivement 14 et 13 ans au moment des faits, ont raconté que leur entraîneur de l’époque, Christophe Millet, venait avec elles dans le sauna. Il enlevait alors sa serviette, et nu, il tentait d’avoir un rapport avec les jeunes filles, que par ailleurs il humiliait et insultait régulièrement. Plusieurs victimes de Christophe Millet avaient porté plainte. Malgré cela, il n’avait été condamné en 1993 qu’à six mois de prison avec sursis pour attentat à la pudeur, et bien sûr sans inscription au casier judiciaire.

LA RÉACTION DU PRÉSIDENT DE LA FÉDÉRATION DES SPORTS DE GLACE SE FAIT TOUJOURS ATTENDRE

La réaction de Didier Gailhaguet à toutes ces accusations se fait toujours attendre. Le directeur de la Fédération française des sports de glace depuis 20 ans devra prochainement répondre de son silence durant toutes ces années puisque ce lundi 3 février, il est convoqué chez l’actuelle ministre des Sports Roxana Maracineanu. Il devra notamment expliquer pourquoi il a fait le choix de conserver Gilles Beyer dans son équipe, alors même que ce dernier avait été condamné à une interdiction d’exercer auprès des mineurs. Jeudi dernier, la FFSG a annoncé dans un communiqué qu’elle réservait « sa première déclaration à Madame la Ministre des Sports ». « La Fédération s’exprimera sur un nombre important d’allégations et d’inexactitudes figurant dans ces articles et livre concernant notamment la prétendue passivité de la Fédération. » Il est important de souligner que “le règne” de Gailhaguet a déjà été entaché par de nombreuses affaires, et notamment par les suspicions de tricheries aux JO de Salt Lake City en 2002. Il a aussi été épinglé par la Cour des comptes pour des dérives dans la gestion de sa fédération. Récemment, une de ses patineuses, Laurine Lecavelier, a également été contrôlée positive à la cocaïne, et Morgan Ciprès, patineur aussi, a été accusé d’envoyer des photos obscènes à une jeune fille de 13 ans.

La ministre des Sport, Roxana Maracineanu et la secrétaire d’État à l’Egalité entres les femmes et les hommes, Marlène Schiappa, ont toutes les deux réagi à ces révélations de L’Équipe. Invitée sur France Inter le jeudi 30 janvier, Maracineanu a déclaré vouloir des explications. Elle estime que son travail est de “faire en sorte que la parole se libère, que ces sportifs et sportives entendent que ces choses-là ne peuvent pas exister dans le sport » et elle attend “des fédérations un vrai engagement et un changement des mentalités. Les fédérations sont là pour nous demander de l’argent, nous on est là pour leur demander des comptes. » Finalement, elle souhaiterait empêcher que ce genre de sévices se reproduisent, puisque selon elle, « le sport est propice à ce genre de dérives puisque ce sont de jeunes enfants qu’on confie », a-t-elle expliqué. « On est entouré de beaucoup d’hommes dans les stages, dans les compétitions. […] Si des binômes homme-femme encadraient l’activité sportive, eux aussi pourraient se relayer et avoir une vie d’éducateur sportif beaucoup plus équilibrée qui ne mènerait pas à d’autres types de dérives. » Elle a estimé les initiatives des sportives « indispensables et salutaires« , tout en rappelant qu’elle avait lancé les démarches afin qu’il y ait désormais un contrôle des casiers judiciaires des bénévoles, et qu’elle avait organisé pour le 20 février une convention nationale sur la prévention des violences sexuelles dans le sport.

Invitée sur RTL mercredi dernier, Marlène Schiappa a également déclaré qu’elle allait, avec la ministre des Sports, se “rapprocher de la Fédération de patinage pour voir ce qu’il en est, et voir si toutes les conditions sont vraiment mises en œuvre pour protéger les jeunes femmes et les nouvelles générations de ces prédateurs ». Elle a également salué la démarche des sportives qui ont témoigné et leur a adressé son « soutien sans réserve« .

Ces révélations ne sont pas sans nous rappeler que fin 2019, une enquête de We Report avait déjà dévoilé des « dysfonctionnements majeurs » à différents échelons, et ce, dans 77 affaires ayant fait au moins 276 victimes, en majorité des enfants de moins de 15 ans, et dans 28 disciplines sportives différentes. Nous nous souvenons également bien entendu du cas Larry Nassar, médecin du sport et ostéopathe accusé de viol par 150 jeunes filles et jeunes femmes, d’anciennes patientes, et condamné à 175 ans de prison

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Merci de dire la vérité,pour que cela ne se reproduise plus.Un homme peut être tenté,mais mais sa conscience et sa raison doivent le cadrer. L’enfance et l’adolescence,c’est sacré. S’il passe outre, il mérite d’être lui-même violenté de la même manière pour qu’il comprenne ce que veut dire l’assentiment. Et pourtant… Lire la suite »