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Que s’est-il passé pour que presque tous les manuscrits du Moyen Âge disparaissent ?

Avant l’imprimerie, un récit pouvait s’effacer en quelques décennies si personne ne le recopiait assez vite. Fondée sur près de 2 000 manuscrits, une étude mesure ces pertes et révèle pourquoi la diffusion initiale pesait davantage que la seule valeur littéraire.

Un scribe médiéval recopie un manuscrit à la plume dans un scriptorium éclairé par une fenêtre.
Avant l’imprimerie, la survie d’un récit dépendait de chaque nouvelle copie. Ici, un scribe reproduit patiemment un manuscrit menacé par l’usure, les accidents et l’oubli. – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Avant l’imprimerie, chaque copie donnait au texte une nouvelle chance d’échapper à la disparition

Un texte médiéval ne circulait qu’à travers des exemplaires copiés à la main. Chaque manuscrit pouvait ensuite servir de modèle à d’autres. Cette chaîne formait plusieurs lignées. Toutefois, une branche disparaissait dès que son dernier volume était détruit avant d’être reproduit.

La copie transformait aussi les œuvres. Les scribes corrigeaient, modernisaient ou adaptaient certains passages. Les philologues comparent aujourd’hui ces variantes pour établir un stemma codicum, un arbre de filiation où plusieurs manuscrits perdus doivent parfois être supposés.

Près de 2 000 manuscrits retracent quatre siècles de transmission des récits chevaleresques

Jean-Baptiste Camps, Julien Randon-Furling et Ulysse Godreau ont étudié de longs récits chevaleresques en ancien français, composés avant environ 1340. Leur corpus rassemble près de 2 000 manuscrits copiés durant quatre siècles, notamment des chansons de geste et des romans.

Ces textes racontaient Charlemagne, Arthur, Tristan, Alexandre le Grand ou la guerre de Troie. Ils circulaient bien au-delà de la France et connaissaient des adaptations dans plusieurs langues. En revanche, l’équipe a écarté les formes brèves afin de conserver un ensemble cohérent.

Les chercheurs ont simulé deux événements pour chaque exemplaire : sa copie ou sa disparition. Ils ont testé une circulation stable, une popularité décroissante et une crise détruisant brutalement la moitié des volumes. Malgré ces différences, les trois scénarios produisent des pertes très élevées.

Jusqu’à 98,6 % des manuscrits auraient disparu, sans entraîner la perte de tous les textes

Selon les scénarios, seuls 1,4 % à 4,4 % des manuscrits produits auraient subsisté. La perte atteindrait donc 95,6 % à 98,6 %. Un récit pouvait néanmoins survivre grâce à une seule copie, même après la destruction de presque tous ses autres témoins.

La proportion d’œuvres perdues reste ainsi moins élevée, mais elle demeure considérable. Le modèle estime que 42 % à 66 % des textes ont survécu. Jusqu’à 58 % des œuvres pourraient donc s’être éteintes sans laisser de copie aujourd’hui connue.

Les premières décennies formaient la période la plus dangereuse pour chaque nouveau récit

Au début de sa diffusion, une œuvre n’existait parfois qu’en un ou deux exemplaires. Un accident, un incendie ou l’usure suffisait alors à l’effacer. À l’inverse, plusieurs copies précoces créaient des lignées indépendantes et réduisaient fortement le risque d’extinction totale.

Le modèle attribue aux manuscrits une demi-vie d’environ 20 à 35 ans. Chacun aurait été reproduit deux à trois fois en moyenne. Les œuvres finalement disparues connaissaient une existence bien plus courte, avec une demi-vie proche de 40 ans.

Cette mécanique explique pourquoi les textes conservés ne forment pas un palmarès des meilleurs récits médiévaux. Leur présence dépend aussi des copistes, des commanditaires et du hasard. Même La Chanson de Roland nous est parvenue dans des versions déjà éloignées de son état initial.

Par Eric Rafidiarimanana, le

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