Entre Saint-Malo et Dinard, une usine inaugurée en 1966 transforme toujours les marées en électricité. Près de soixante ans plus tard, elle produit encore avec une régularité remarquable. Pourquoi ce chef-d’œuvre technologique reste-t-il si discret, alors qu’il pourrait inspirer l’avenir énergétique français ?

La Rance, berceau d’une prouesse industrielle née avant les grandes crises énergétiques
Le 26 novembre 1966, Charles de Gaulle inaugure sur la Rance un ouvrage que le reste du monde regarde encore comme une curiosité presque irréalisable. Entre les deux rives, la France vient pourtant de construire une première mondiale : une centrale capable de transformer le va-et-vient des marées en électricité à l’échelle industrielle, bien avant que la crise pétrolière n’impose la question énergétique.
Ce succès n’a rien d’un coup de folie improvisé. Le projet mûrit pendant des années, entre intuitions d’ingénieurs, hésitations administratives et paris techniques. Le site, lui, semble dessiné pour l’expérience. Le marnage y atteint 13,50 mètres lors des plus fortes marées, avec un estuaire resserré qui agit comme un accélérateur naturel. La géographie locale devient alors un moteur.
Le plus fascinant reste peut-être l’idée de départ. Bien avant les turbines modernes, les rives de la Rance accueillaient déjà des moulins à marée au Moyen Âge. EDF n’a donc pas inventé un territoire énergétique, il l’a prolongé. Sous le béton et l’acier, il y a en réalité six siècles de mémoire technique, réécrits avec l’ambition industrielle des Trente Glorieuses.
Une production stable et prévisible qui reste impressionnante près de soixante ans plus tard
Aujourd’hui encore, la centrale affiche 240 MW de puissance installée et produit en moyenne autour de 500 GWh par an. Cela correspond à la consommation électrique d’environ 225 000 habitants, soit une ville comme Rennes. Pour un ouvrage inauguré dans les années 1960, la performance a quelque chose de déroutant, presque insolent face à certaines installations bien plus récentes.
Ce qui impressionne surtout, ce n’est pas seulement le volume produit, mais sa régularité. L’énergie marémotrice obéit à la mécanique céleste, pas aux caprices de la météo. La production est prévisible très longtemps à l’avance, parce qu’elle dépend de la Lune et du Soleil. Dans un paysage électrique obsédé par l’intermittence, cette qualité ressemble à un luxe rarissime.
Un exploit français longtemps sans héritiers, puis discrètement dépassé en Asie
Pendant quarante-cinq ans, la Rance conserve un statut presque irréel : la plus grande centrale marémotrice du monde. Il faut attendre août 2011 pour que la centrale sud-coréenne de Sihwa, avec 254 MW, la dépasse enfin. Le plus étonnant n’est pas qu’elle ait été détrônée, mais qu’elle ait gardé si longtemps cette couronne, comme si personne n’avait vraiment voulu reprendre le flambeau.
Cette solitude raconte aussi une bifurcation française. Après les années 1970, le pays mise massivement sur le programme nucléaire, reléguant l’énergie des marées à une place secondaire. La Rance n’a pas échoué, elle a simplement été laissée en marge d’un récit national dominé par d’autres priorités. Avec le recul, ce choix donne au site une aura étrange, celle d’une promesse suspendue.
La situation paraît d’autant plus paradoxale que l’ouvrage n’a rien d’un vestige figé. Ses 24 turbines réversibles exploitent la marée montante et descendante, un raffinement technique qui restait visionnaire pour l’époque. Cette intelligence du double flux, combinée à la robustesse de l’ensemble, explique pourquoi la centrale semble encore dialoguer avec les enjeux d’aujourd’hui plutôt qu’avec les souvenirs d’hier.
Un site toujours modernisé qui éclaire le potentiel hydrolien français à venir
La centrale continue d’être modernisée. EDF investit 30 millions d’euros entre 2021 et 2026 pour rénover plusieurs équipements, tandis qu’un chantier sous-marin mené de 2023 à 2025 a visé l’un des groupes de production. Extraire, réviser puis remettre en place une machine de 470 tonnes sous un barrage actif relève d’une précision industrielle hors norme.
Au-delà de son propre destin, la Rance rappelle surtout que la France dispose d’un potentiel hydrolien estimé entre 3 et 5 GW, notamment au raz Blanchard et dans le passage du Fromveur. À l’heure où les projets pilotes reviennent dans le débat énergétique, l’usine bretonne cesse d’apparaître comme une exception nostalgique. Elle ressemble davantage à un prototype qui attendait son époque.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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