La question de la consommation de viande ne cesse de faire débat au sein de notre société. Fin décembre, l’INRAE publiait sur son site un article contre les “idées fausses” sur l’élevage. Des chercheurs INRAE du syndicat SUD-Recherche accusent l’organisme d’être “partial” et de reprendre des éléments de langage de la filière de la viande dans cet article.

Un article qui divise

Le 19 décembre 2019, l’Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement (INRAE) publiait sur son site un article dénonçant des « idées fausses » sur l’élevage et sur son impact sur l’environnement. Il s’agit de relever “quelques généralisations abusives, simplifications et fausses bonnes idées couramment employées à propos de l’élevage« .

Mais dans un communiqué publié le 25 février 2020, les chercheurs INRAE du syndicat SUD-Recherche dénoncent les « simplifications, raccourcis et omissions » de cet article qui reprendrait, selon eux, des éléments de langage de la filière de la viande. « Ce texte semant le doute dans un consensus scientifique pourtant bien établi sur la nécessaire réduction des produits animaux constitue un très mauvais message envoyé à la société », expliquent-ils. Son retrait a été demandé par le syndicat.

L’INRAE est issu de la fusion, en janvier, de l’INRA (Institut national de la recherche agronomique) et de l’Irstea (Institut national de recherche en sciences et technologies pour l’environnement et l’agriculture). Leur article réfute notamment le chiffre de 15 000 litres d’eau nécessaires à la production d’un kilo de viande de bœuf, estimant plutôt la quantité à 50 litres d’« eau utile ». Il récuse également la comparaison des émissions de CO2 dans les domaines de l’élevage et des transports car tout le cycle de vie des véhicules ne serait pas intégré dans le calcul. Il réfute l’idée selon laquelle “supprimer l’élevage réduirait le gaspillage des ressources et la compétition avec l’alimentation humaine” puisque 86 % des aliments consommés par les animaux ne seraient pas consommables par les humains.

Une véritable “entreprise de désinformation”

Le communiqué des chercheurs INRAE du syndicat SUD-Recherche dénonce la partialité de l’article et le fait que “la communication de l’INRAE s’apparente davantage à une tentative de sauvetage de gros opérateurs menacés dans leurs intérêts économiques qu’à une réelle information”.

Par exemple, le fait que l’organisme explique qu’il ne faut pas “considérer de la même façon des systèmes aussi différents que, par exemple, les « feed lots » américains – où les bovins sont engraissés rapidement dans des parcs avec du maïs – et les élevages de bovins dans les pâturages de montagne”, choisisse d’illustrer l’article avec une photo de vaches dans les pâturages montagneux verdoyants tout en ne précisant pas que 80 % des animaux utilisés pour l’alimentation humaine proviennent d’élevages industriels est vu comme une forme de manipulation de l’information.

De même, « l’article affirme que 86 % de l’alimentation animale n’est pas consommable par l’homme, poursuit l’organisation syndicale. En effet, nous ne mangeons que peu de feuilles, d’herbes et de coproduits de culture. Mais cette nourriture est pour une part importante issue de plantes cultivées spécifiquement pour l’alimentation animale », ce qui est notamment le cas pour les grandes cultures de maïs et de soja, qui entraînent de la déforestation et pourraient être utilisées pour nourrir directement l’humain. L’article oublie également de mentionner le bilan social “désastreux” des filières animales intensives.

— pixelpeter / Shutterstock.com

Un argumentaire biaisé, qui serait au service des filières de la viande

Certains chiffres avancés par l’institution soulèvent des questions, notamment les 50 litres d’« eau utile » nécessaires à la production d’un kilo de viande de bœuf. L’INRAE se référait ici à une expertise collective sur l’élevage rendue en 2016. Or, d’après les chercheurs, ce chiffre n’y figure pas. « J’ai regardé le chapitre sur l’eau dans l’expertise collective et je n’y ai pas vu de référence explicite aux 50 litres d’eau utile par kilo de bœuf », affirme Jean-François Humbert, chercheur à l’INRAE et spécialiste de ces problématiques, au Monde. Ce chiffre apparaît en revanche dans la communication de l’Interprofession bétail et viandes (Interbev).

Le syndicat SUD-Recherche remarque également que cet article avait initialement été publié en 2016 dans la revue de l’Académie d’Agriculture, “qui a déjà été mise en cause pour ses liens avec le lobby agroalimentaire”, puis dans V&PC « Viandes et Produits Carnés » qui  est la revue des instituts techniques et centres des filières animales et de l’industrie de la viande. Ce ne serait d’ailleurs pas la première fois que l’INRAE entretient des liens avec les filières de la viande puisque, en janvier 2019, “l’INRA publiait déjà à la une de son site un texte intitulé « Peut-on diminuer la consommation de viande sans risque pour la santé ? » qui  faisait la part belle au discours des filières, et qui surtout était estampillé « avis scientifique », notion extrêmement vague, non référencée dans la gamme des travaux d’expertise menés par l’INRA avec une méthodologie explicite.

Comme le rapporte Le Monde, les désaccords surviennent également sur d’autres sujets, comme les pesticides par exemple. Ainsi, en juin 2018, SUD-Recherche avait interpelé l’INRA au sujet d’un dossier sur le glyphosate, publié sur leur site, dans lequel la question sanitaire était traitée via un entretien avec un chercheur retraité devenu consultant. Ce dernier accusait le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC) d’avoir « occulté » une étude clé lors de son évaluation du glyphosate, qui avait conduit à sa classification comme « cancérogène probable ».

Une véritable fracture au sein de l’institution

« Dans son tract, le syndicat SUD se focalise sur l’élevage industriel, dont la description des impacts négatifs constitue l’essentiel du contenu », a répondu l’INRAE dans l’article du Monde, tout en rappelant qu’il avait déjà mis en avant les bénéfices d’une baisse de la consommation de produits animaux. « Dire que des slogans sont faux n’équivaut pas à développer un plaidoyer inconditionnel en faveur de l’élevage. »

Cette affaire met en lumière une véritable fracture au sein de l’institution. « Tout le monde est d’accord sur le constat d’une situation planétaire très dégradée, tout le monde s’accorde sur les enjeux, explique Bernard Rolland, chercheur (INRAE) et représentant (SUD-Recherche) du personnel, au journal Le Monde. Pourtant, nous sommes toujours bloqués sur le référentiel du XXe siècle. »

Dans son communiqué, le syndicat SUD-Recherche rappelle l’importance du sujet qu’est la consommation de viande dans la société : “Dans de nombreux pays tels que la France, viande, œufs et produits laitiers sont essentiellement issus de systèmes agro-industriels. Leur consommation, beaucoup trop importante, est source de dérèglement climatique et d’atteintes à la biodiversité et à l’environnement, affecte la santé humaine et ne respecte souvent pas le bien-être des animaux. Face à l’urgence de la situation, de nombreux appels de scientifiques, citoyens et politiques demandent une diminution drastique de la consommation de produits animaux pour réduire l’empreinte de cette filière.

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