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Une bouteille appâtée capture cent frelons asiatiques par jour, mais aussi presque tout le reste de la biodiversité du jardin

À l’approche de mai, les pièges grenadine ou cidre se multiplient dans les jardins français contre le frelon asiatique, et la science documente depuis dix ans pourquoi ces dispositifs capturent surtout des espèces qu’ils ne visaient pas, juste au moment où l’État aligne sa politique nationale sur ce constat.

Gros plan sur un frelon asiatique posé sur une feuille verte, montrant sa tête orangée et ses pattes jaunes caractéristiques.
Le frelon asiatique, une espèce invasive dont la piqûre peut s’avérer dangereuse – DailyGeekShow.com

Plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des insectes capturés ne sont pas des frelons asiatiques

Le dispositif suit partout le même schéma. Une bouteille plastique tronquée, un fond de sucre liquide, grenadine ou cidre, et le piège trône dans le jardin. Les témoignages locaux qui circulent fin avril 2026, dans l’Orne notamment, parlent de centaines de captures par temps clair, et alimentent l’idée d’une arme grand public efficace contre l’espèce envahissante.

Le verdict scientifique reste pourtant constant. Les études convergentes du Muséum national d’histoire naturelle, de l’INRAE et de l’ITSAP-Institut de l’abeille indiquent que plus de quatre-vingt-dix-neuf pour cent des insectes capturés dans ces pièges artisanaux n’appartiennent pas à l’espèce visée. Y tombent surtout des guêpes natives, des syrphes pollinisateurs, des abeilles domestiques et solitaires, ainsi que des papillons et des mouches.

Concrètement, cent frelons asiatiques pris dans la journée signifient aussi des milliers d’auxiliaires de jardin éliminés sur une saison. Les services écosystémiques rendus par ces espèces, pollinisation et régulation, dépassent largement l’effet local d’une lutte qui n’atteint pas sa cible.

Les ouvrières capturées en avril mourraient de toute façon avant l’automne

Le calendrier biologique de Vespa velutina nigrithorax explique pourquoi ces captures, aussi spectaculaires soient-elles, ne pèsent rien sur la dynamique de population. Les fondatrices sortent de diapause en mars, fondent un nid primaire en mai, et les premières ouvrières émergent en juin. En fin de saison, un seul nid abrite jusqu’à treize mille individus et libère trois cent à cinq cent cinquante nouvelles fondatrices qui vont hiverner. Elles dictent l’année suivante, pas les ouvrières actuelles.

Le canton suisse de Vaud illustre cruellement ce mécanisme. Malgré une mobilisation citoyenne et un piégeage massif en 2024, le nombre de nids détectés y a bondi d’environ deux cent trente à près de mille l’année suivante. La conclusion s’impose : le piégeage amateur tue des ouvrières condamnées, sans toucher la cohorte des fondatrices déjà à l’abri.

Le signalement du nid et les harpes électriques font ce que la bouteille de grenadine ne fait pas

La priorité scientifique reste le signalement du nid à la mairie ou via les plateformes dédiées comme signalnids.fr, suivi d’une destruction professionnelle par la FREDON ou un prestataire agréé. Un nid primaire détruit en mai supprime potentiellement les trois cent à cinq cent cinquante fondatrices qu’il aurait produites en automne. L’effet sur la population locale est mesurable.

Pour les apiculteurs, les harpes électriques placées devant les ruches durant la saison de prédation, de juillet à octobre, réduisent les attaques d’environ quatre-vingt-dix pour cent selon les données de l’ITSAP, avec un impact négligeable sur les espèces non cibles. C’est l’inverse exact du piège artisanal.

Le piégeage de printemps lui-même reste objet de débat scientifique. ITSAP et MNHN le considèrent au mieux comme un complément ciblé autour des ruchers fragilisés, à condition d’utiliser des cônes sélectifs et une récupération hebdomadaire. Le piégeage de masse au grand public ne reçoit aucune recommandation officielle, précisément à cause de son coût pour la biodiversité ordinaire.

Le Plan National frelon asiatique formalise les bonnes pratiques jusque-là dispersées

Le Plan National Vespa velutina, lancé le 27 mars 2026 par le ministère de la Transition écologique, dote la lutte de trois millions d’euros par an pendant six ans. Trois piliers structurent l’effort : signalement harmonisé via une plateforme unique, destruction professionnelle des nids primaires, et équipement des apiculteurs en harpes et muselières. Pas un mot sur les pièges grand public à la grenadine.

La consultation publique de ce plan se clôt précisément aujourd’hui, 29 avril 2026. L’écart entre les pratiques individuelles, encore valorisées dans certains témoignages locaux, et les recommandations désormais inscrites dans la politique nationale, n’a sans doute jamais été aussi documenté. Lutter intelligemment contre une espèce envahissante revient parfois à laisser tranquilles les espèces qui ne le sont pas.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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