En 2004, le moustique tigre occupait un département français. En 2026, il en occupe 81 sur 96. Entre les deux, quelque chose a basculé : l’été 2025 a produit environ 800 cas autochtones de chikungunya répartis sur 80 foyers, un record absolu depuis le début de la surveillance. Des malades contaminés en France, par des moustiques français, sans avoir voyagé. L’été 2026 est nettement plus calme et c’est précisément ce qui rend le sujet intéressant, parce que la raison de cette accalmie n’a rien à voir avec le moustique. Voici ce que disent les chiffres, ce que dit la biologie, et pourquoi le chikungunya circule en métropole quand la dengue n’y arrive pas.
Commençons par la carte. Selon la cartographie officielle de l’Anses arrêtée au 29 avril 2026 et publiée le 30 mai, Aedes albopictus est implanté dans 81 départements métropolitains, Corse comprise, et dans plus de 6 500 communes. Santé publique France reprenait ce même chiffre de 81 dans sa communication du 14 août. Certains décomptes de fin d’été avancent 83 : la nuance tient à la date d’arrêté des données, une implantation étant validée sur des critères d’installation durable, pas sur une capture isolée.
Quinze départements résistent encore, tous situés au nord et à l’ouest : la pointe bretonne, la Normandie, le nord des Hauts-de-France. En Île-de-France, 212 communes sont colonisées, soit environ 68 % de la population régionale. Le mot « invasion » est ici techniquement exact, et nous suivons cette progression depuis plusieurs années : elle est aujourd’hui presque achevée.
Nous avons publié fin août deux dossiers pratiques sur la lutte contre les moustiques : les solutions naturelles au jardin et le comparatif des bornes et pièges à CO₂. Celui-ci ne répète ni l’un ni l’autre. Il répond à la question qui vient après : maintenant que le moustique est là, qu’est-ce qu’il transporte réellement, et à quelles conditions.

Vingt-deux ans de progression, en une colonne
| Année | Départements colonisés | Étape |
|---|---|---|
| 2004 | 1 | Première détection à Menton, Alpes-Maritimes |
| 2010 | 5 | Littoral méditerranéen |
| 2014 | 20 | Remontée de la vallée du Rhône, Aquitaine |
| 2018 | 51 | Plus de la moitié du territoire |
| 2020 | 58 | Installation en Île-de-France |
| 2024 | 78 | Premiers foyers autochtones de dengue en nombre |
| 2026 | 81 | Quinze départements encore indemnes |
La courbe est presque linéaire entre 2010 et 2020, puis elle s’aplatit non pas parce que la progression ralentit, mais parce qu’il reste peu de départements à conquérir. L’espèce a rempli sa niche climatique française à un rythme que peu de modèles avaient anticipé.
Un détail que l’on oublie souvent en lisant ces cartes : le moustique tigre est un très mauvais voleur. Il se déplace de lui-même sur environ 150 mètres au cours de sa vie. Sa progression sur 1 000 kilomètres en vingt ans ne s’est pas faite en volant. Elle s’est faite en voiture, en camion, dans des soucoupes de pots de fleurs et des pneus usagés, le long des axes autoroutiers. C’est un passager clandestin, pas un conquérant.
Pourquoi le chikungunya circule en France et pas la dengue
C’est la partie que les articles grand public traitent rarement, alors qu’elle explique tout. Un moustique qui pique une personne infectée ne devient pas contagieux immédiatement. Le virus doit se multiplier dans son organisme, franchir la barrière intestinale, atteindre les glandes salivaires. Ce délai porte un nom, la période d’incubation extrinsèque, et il dépend entièrement de la température extérieure.
Les travaux expérimentaux menés sur des populations européennes d’Aedes albopictus donnent des résultats sans ambiguïté. Le virus du chikungunya est transmis à 20 °C comme à 28 °C, et le moustique devient infectant dès trois jours après son repas de sang. Le virus de la dengue, lui, n’est transmis qu’à 28 °C, et il faut de sept à quatorze jours selon les populations de moustiques testées.
Traduisez cela en météo française. Une moyenne de 20 °C sur une dizaine de jours est atteinte chaque été jusqu’en Alsace et en Île-de-France. Une moyenne de 28 °C sur deux semaines pleines est rare partout ailleurs que sur l’arc méditerranéen, et pendant des périodes courtes.
Le chikungunya dispose donc d’une fenêtre de transmission qui couvre une bonne partie du pays pendant plusieurs semaines. La dengue n’en dispose que d’une fraction, dans le sud, pendant les canicules. Ce n’est pas une différence de gravité, c’est une différence de thermodynamique et c’est la raison pour laquelle le record de 2025 est un record de chikungunya, avec seulement une trentaine de cas de dengue à côté.
2025 : l’année où l’étincelle est arrivée
Le moustique seul ne produit rien. Pour qu’une transmission locale démarre, il faut qu’un voyageur revienne infecté, qu’il soit piqué pendant sa phase de virémie, et que le moustique qui l’a piqué survive assez longtemps pour repiquer quelqu’un d’autre. Le vecteur est le combustible ; le cas importé est l’allumette.
En 2025, La Réunion et Mayotte ont traversé leur plus grande épidémie de chikungunya depuis plus de vingt ans. Environ 80 % des cas importés en métropole cette année-là venaient de La Réunion. Des milliers de voyageurs virémiques sont arrivés dans un pays où le moustique était déjà partout, en pleine saison chaude. Résultat : près de 800 cas autochtones répartis sur 80 foyers, en PACA d’abord, mais aussi en Alsace et en Île-de-France.
Deux autres chiffres complètent le tableau de 2025. Une trentaine de cas autochtones de dengue pour près de 1 000 cas importés, venus surtout des Antilles et de Polynésie le rapport entre les deux illustre exactement la barrière thermique décrite plus haut. Et près de 60 cas de virus du Nil occidental, avec une première apparition en Île-de-France et deux décès en France, sur plus de soixante en Europe.

2026 est plus calme, et ce n’est pas une bonne nouvelle
Au 3 août 2026, Santé publique France recensait cinq foyers de transmission autochtone : trois épisodes de chikungunya totalisant sept cas dans le Tarn et en Gironde, deux foyers de dengue dans le Tarn et l’Hérault pour deux cas confirmés, et quatre cas de virus du Nil occidental dans les Pyrénées-Orientales et les Bouches-du-Rhône. À la même période l’an dernier, les compteurs étaient déjà bien plus hauts.
L’explication tenait en une phrase dans la communication de Santé publique France du 14 août : la pression des cas importés est nettement inférieure à celle de l’année précédente, parce que la grande épidémie réunionnaise s’est éteinte. Autrement dit, l’accalmie de 2026 ne doit rien au moustique, rien au climat et rien aux campagnes de démoustication. Elle tient au fait qu’il y a eu moins d’allumettes.
C’est ce qui rend le sujet inconfortable. Le vecteur est installé de façon permanente dans 81 départements et il n’en a quitté aucun. La variable qui décide d’une année à l’autre est épidémiologique et lointaine : une épidémie dans l’océan Indien, aux Antilles ou en Asie du Sud-Est. La France est devenue durablement inflammable ; ce qui change chaque été, c’est de savoir si une étincelle arrive.
West Nile n’est pas transmis par le moustique tigre
C’est l’erreur la plus répandue dans la couverture du sujet, et elle mérite une section. Le virus du Nil occidental n’est pas véhiculé par Aedes albopictus mais par des moustiques du genre Culex les moustiques communs, ceux qui piquent la nuit à l’intérieur, présents en France depuis toujours. Son cycle naturel passe par les oiseaux, le cheval et l’humain n’étant que des impasses.
La conséquence pratique compte. Les gestes qui protègent du chikungunya supprimer les eaux stagnantes en journée, se protéger aux heures d’activité d’Aedes, tôt le matin et en fin de journée ne sont pas les mêmes que ceux qui protègent du Nil occidental, dont le vecteur pique après la tombée de la nuit. Les périodes de surveillance renforcée le reflètent : du 1er mai au 30 novembre pour les Aedes, du 1er juin au 30 novembre pour les Culex.
Un piège ou une borne conçus pour Aedes albopictus, comme ceux que nous avons comparés dans notre dossier sur les stations à CO₂, capturent surtout des moustiques diurnes attirés par le CO₂ et les leurres olfactifs. Ils ne constituent pas une réponse au risque Nil occidental. Peu de fabricants prennent la peine de le préciser.

Le vaccin existe, et ses conditions ont changé le 15 juillet 2026
Deux vaccins contre le chikungunya sont autorisés en Europe : Ixchiq, un vaccin vivant atténué, et Vimkunya, plus récent. Le 15 juillet 2026, à la suite d’une réévaluation de sécurité de l’Agence européenne des médicaments, l’ANSM a restreint l’usage d’Ixchiq aux seules personnes présentant un risque élevé d’infection.
Le motif est explicite : des effets indésirables graves ont été documentés, dont des méningites aseptiques, avec des hospitalisations et des décès. La Haute Autorité de santé le réserve désormais aux 18-64 ans après évaluation individuelle du rapport bénéfice-risque, et le déconseille au-delà de 65 ans. Il reste contre-indiqué chez les personnes immunodéprimées, quel que soit leur âge.
Pour un lecteur en métropole, la conclusion pratique est simple : la vaccination n’est pas une réponse au risque local. Elle concerne les voyageurs vers des zones d’épidémie active, et la décision se prend avec un médecin, pas en lisant un article. Aucun vaccin contre la dengue n’est recommandé en population générale en métropole.
Ce que ça change concrètement, selon où vous vivez
Arc méditerranéen, vallée du Rhône, Sud-Ouest. Le moustique est installé depuis dix ans ou plus, les densités sont élevées, et les deux virus peuvent circuler pendant les épisodes chauds. C’est là que les opérations de démoustication autour des cas signalés sont les plus fréquentes. La suppression des gîtes larvaires n’est pas une précaution, c’est la mesure principale.
Île-de-France, Grand Est, façade atlantique. Le moustique est installé mais les densités restent inférieures. Le chikungunya y a produit des foyers en 2025, la dengue pratiquement pas. Le risque existe, il est saisonnier et lié aux épisodes de chaleur prolongée. C’est aussi la zone où la vigilance des habitants est la plus faible, parce que la présence du moustique y est récente.
Bretagne occidentale, Normandie, nord des Hauts-de-France. Encore indemnes, et probablement les derniers à l’être. La question n’est pas de savoir si le moustique arrivera mais quand, et le vecteur d’arrivée sera un véhicule, pas le vent. Signaler une observation dans ces départements a une valeur particulière : c’est ainsi que sont détectées les nouvelles implantations.

Ce qui se passe réellement après un cas signalé
Le dispositif est mal connu et il vaut la peine d’être décrit, parce qu’il explique pourquoi les foyers restent petits. Dès qu’un cas de chikungunya, de dengue ou de Zika est confirmé biologiquement chez une personne résidant dans une zone colonisée, le laboratoire a l’obligation de le signaler à l’agence régionale de santé. Le délai compte : la fenêtre pendant laquelle un malade est virémique, donc contaminant pour un moustique qui le pique, dure quelques jours seulement.
Une enquête entomologique est alors déclenchée autour du domicile et des lieux fréquentés pendant cette fenêtre. Si le moustique est présent, une opération de démoustication cible un rayon de l’ordre de 150 mètres soit précisément le rayon de dispersion de l’insecte. C’est ce qui explique la géographie très concentrée des foyers français : quelques rues, rarement plus.
Ce système est efficace tant que le nombre de cas reste gérable. En 2025, avec 80 foyers simultanés, plusieurs agences régionales ont dû arbitrer. C’est la limite silencieuse du dispositif : il est dimensionné pour des dizaines de cas, pas pour des centaines. La question posée aux autorités n’est plus de savoir s’il fonctionne, mais jusqu’où il tient.
Le signalement, ce geste dont l’utilité est réelle
L’Anses maintient un portail national de signalement du moustique tigre, alimenté par les particuliers. Ce n’est pas un dispositif symbolique : une part significative des premières détections départementales provient de photos envoyées par des habitants, avant toute capture par les opérateurs de démoustication.
Le protocole tient en trois points. Photographier l’insecte avant de le tuer si possible, car l’identification repose sur des critères visuels une ligne blanche unique sur le thorax, des anneaux blancs sur les pattes, une taille inférieure à un centimètre. Vérifier que la commune n’est pas déjà classée colonisée, auquel cas le signalement n’apporte rien. Et transmettre via le portail officiel plutôt que via une application tierce.
Le reste relève des gestes que nous avons détaillés dans le premier volet de ce dossier. Deux rappels qui valent d’être répétés. D’abord, les bracelets, applications et bougies à la citronnelle n’ont jamais démontré d’efficacité en conditions réelles, quel que soit le prix affiché. Ensuite, le moustique tigre se reproduit dans des volumes d’eau minuscules, une soucoupe, un pli de bâche, un jouet oublié. Vider ces récipients chaque semaine fait plus, dans un jardin, que n’importe quel équipement.

Questions fréquentes
Combien de départements sont colonisés par le moustique tigre en 2026 ?
81 sur 96 en métropole, Corse comprise, selon la cartographie de l’Anses arrêtée au 29 avril 2026 et publiée le 30 mai. Plus de 6 500 communes sont concernées. Quinze départements restent indemnes, situés en Bretagne occidentale, en Normandie et dans le nord des Hauts-de-France.
Peut-on attraper le chikungunya en France sans avoir voyagé ?
Oui. Environ 800 cas autochtones ont été recensés en 2025, répartis sur 80 foyers, principalement en PACA mais aussi en Alsace et en Île-de-France. Ces personnes ont été contaminées sur le territoire, par un moustique local ayant préalablement piqué un voyageur infecté.
Pourquoi y a-t-il plus de chikungunya que de dengue en France ?
À cause de la température. Le moustique tigre transmet le chikungunya dès 20 °C et devient infectant en trois jours, alors qu’il ne transmet la dengue qu’à 28 °C et après sept à quatorze jours. Le climat français ouvre une longue fenêtre au premier virus, une fenêtre étroite au second.
Le virus du Nil occidental est-il transmis par le moustique tigre ?
Non. Il est transmis par des moustiques du genre Culex, les moustiques communs qui piquent la nuit, dont le cycle naturel passe par les oiseaux. Les protections efficaces contre le moustique tigre, actif en journée, ne couvrent donc pas ce risque.
Faut-il se faire vacciner contre le chikungunya en métropole ?
La vaccination vise les voyageurs vers des zones d’épidémie active, pas le risque local. Depuis le 15 juillet 2026, l’ANSM réserve le vaccin Ixchiq aux personnes à risque élevé d’infection, avec des restrictions au-delà de 65 ans et une contre-indication en cas d’immunodépression. La décision se prend avec un médecin.
Comment signaler un moustique tigre ?
Via le portail national de signalement de l’Anses, en joignant une photo prise avant de tuer l’insecte. L’identification repose sur une ligne blanche unique sur le thorax et des anneaux blancs sur les pattes. Le signalement est surtout utile dans les communes non encore classées colonisées.
Ce qu’il faut retenir
Le moustique tigre n’est plus une nouvelle. Il est installé dans 81 départements sur 96, il n’en repartira pas, et le débat sur son éradication est clos depuis une décennie. Ce qui reste ouvert, c’est le niveau de circulation virale, et cette variable-là ne se joue pas en France : elle se joue à La Réunion, aux Antilles, en Asie du Sud-Est, puis dans un avion.
La biologie fixe le cadre et personne ne peut le déplacer. Le chikungunya passe à 20 °C en trois jours, la dengue exige 28 °C pendant deux semaines. Tant que le climat français reste ce qu’il est, le premier restera le risque majeur en métropole et le second un risque méditerranéen. Un réchauffement moyen supplémentaire déplacerait ce curseur, et c’est ce que les modèles surveillent.
À l’échelle d’un jardin, la conclusion n’a pas bougé d’un pouce depuis nos deux dossiers précédents. Vider les soucoupes chaque semaine reste l’action la plus efficace disponible, devant tous les équipements du marché. On aurait aimé écrire quelque chose de plus spectaculaire le sujet est spectaculaire, la réponse ne l’est pas.
Par Antoine - Daily Geek Show, le
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Catégories: Santé, Animaux & Végétaux, Écologie, Dossiers