Lutter contre les ravageurs agricoles mène parfois au désastre écologique. En Australie, l’introduction d’un batracien exotique a bouleversé l’écosystème sans sauver la canne à sucre. Ainsi, cette bévue historique illustre les périls majeurs des manipulations humaines non contrôlées.

En 1935, le secteur sucrier australien importe un batracien tropical sans tester son impact sur le terrain
En 1932, le chercheur Arthur Bell découvre à Porto Rico l’usage du crapaud contre les coléoptères. Trois ans plus tard, l’entomologiste Reginald Mungomery capture plusieurs spécimens à Hawaï. Malgré la mort d’un batracien durant la traversée, 101 individus fondateurs atteignent finalement Gordonvale, près de Cairns.
Dès le mois d’août 1935, les scientifiques relâchent 2 400 individus élevés en captivité. Pourtant, le Bureau of Sugar Experiment Stations n’a mené aucune étude préalable sur l’environnement. Les responsables agricoles fondent alors leur stratégie sur un simple pari, négligeant totalement les vérifications scientifiques.
Incapable de grimper sur les tiges de canne, l’amphibien ignore superbement les insectes ravageurs visés
Deux coléoptères détruisaient les cultures du Queensland, le greyback beetle et le Frenchi beetle. Leurs larves dévoraient les racines sous terre avec voracité. Cependant, les adultes vivaient perchés sur les tiges végétales, hors de portée d’un crapaud cloué au sol.
De plus, les rythmes biologiques des deux espèces empêchaient toute prédation efficace. Le scarabée greyback descendait très rarement à terre. Par ailleurs, le scarabée Frenchi sortait uniquement pendant le sommeil du batracien. Ce décalage comportemental annulait ainsi les espoirs des planteurs.
Dès 1936, l’entomologiste Walter Froggatt lance une alerte solennelle contre cette invasion annoncée. Le gouvernement fédéral décrète une interdiction temporaire en décembre 1935. Pourtant, la pression des producteurs de canne fait annuler cette décision dès septembre 1936, condamnant la faune australienne.
Dépourvu d’ennemis naturels, cet envahisseur toxique décime la faune locale et gagne tout le territoire
Sans rival, le crapaud buffle colonise rapidement les terres sauvages. Sa peau sécrète de redoutables substances toxiques. Par conséquent, les varans, les serpents et les quolls meurent empoisonnés dès qu’ils mordent l’amphibien. Les carnivores locaux succombent faute d’adaptation génétique à ce poison.
L’amphibien avance vers l’ouest à une vitesse de 40 à 60 kilomètres par an. Il s’installe à Brisbane en 1945, puis atteint Burketown vers 1980. Ensuite, l’animal gagne Iron Range en 1983 avant d’occuper la pointe du cap York en 1994.
Devant cette catastrophe, les autorités changent enfin de ton. En 1950, l’État australien qualifie formellement le batracien d’espèce nuisible et de prédateur invasif. Quinze années d’aveuglement ont ainsi suffi pour transformer un prétendu allié agricole en péril écologique.
L’échec officiel pousse les citoyens et les collectivités à mener eux-mêmes la traque dans leurs jardins
Désormais, la riposte contre le crapaud buffle mobilise directement la société civile. Plusieurs municipalités du nord-est coopèrent activement avec l’association Watergum. Ensemble, ils forment les résidents pour capturer les adultes et détruire les pontes dans les mares locales.
Presque un siècle après les lâchers de Gordonvale, le combat quitte les laboratoires officiels. Les bénévoles protègent désormais leurs jardins et leurs billabongs à la main. Cette mobilisation citoyenne freine l’invasion, mais elle n’effacera jamais totalement les erreurs passées.