Manger des insectes reste impensable pour nombre d’Européens. Pourtant, ce rejet ne relèverait pas seulement de la culture. De nouvelles recherches suggèrent qu’il pourrait venir d’une transformation biologique amorcée il y a 9 000 ans, lorsque nos sociétés ont changé.

Le tartre dentaire révèle 33 000 ans d’habitudes alimentaires invisibles
Le décor a quelque chose de presque romanesque. Pas de marmites fossiles ni de recettes gravées dans la pierre, mais du tartre dentaire fossilisé, cette plaque minérale que l’archéologie considère désormais comme une véritable capsule temporelle. En piégeant des fragments d’ADN alimentaire, il permet de remonter des menus entiers là où l’histoire écrite se tait.
Dans une étude publiée dans Science Advances, des chercheurs de l’Institut de biologie évolutive de Barcelone ont ainsi étudié 745 individus ayant vécu sur une période de 33 000 ans. Leur surprise ne tient pas seulement à ce qu’ils ont trouvé, mais à ce qu’ils n’ont presque pas trouvé. Dans le nord de l’Eurasie, les traces d’insectes restent rares, faibles, et semblent rarement traduire une consommation régulière.
Cette idée bouscule une image tenace. L’entomophagie n’aurait pas disparu partout sous l’effet d’un tabou moderne ou d’un caprice civilisationnel. Dans certaines régions froides, elle n’aurait jamais occupé une place centrale. Autrement dit, le réflexe de rejet observé aujourd’hui pourrait avoir des racines bien plus anciennes que les codes de table.
Les Néandertaliens consommaient bien plus d’insectes que les humains modernes
Le contraste devient saisissant dès que les Néandertaliens entrent en scène. Leur tartre contient davantage d’ADN d’insectes que celui des humains modernes étudiés dans les mêmes grandes zones, à des niveaux que les chercheurs rapprochent parfois de ceux observés chez certains chimpanzés. L’image est brutale, presque cinématographique, mais elle est scientifiquement fascinante.
Les restes identifiés appartiennent surtout à des diptères, comme les mouches et les moustiques. Cela alimente une hypothèse dérangeante et très concrète. Les Néandertaliens auraient pu consommer des carcasses conservées dans des milieux humides, parfois déjà colonisées par des larves. Une scène peu ragoûtante pour un regard contemporain, mais probablement banale dans d’autres logiques de survie.
Il y a 9 000 ans, notre ADN a commencé à moins bien digérer les insectes
L’aspect le plus troublant de l’étude se joue au niveau des gènes. Les chercheurs ont examiné ceux qui codent pour des enzymes digestives capables de dégrader la chitine, la matière rigide qui compose l’exosquelette des insectes. Chez plusieurs populations d’Eurasie du Nord, ces gènes ont accumulé des mutations réduisant progressivement leur efficacité.
La chronologie compte énormément. Ce basculement semble s’amorcer il y a environ 9 000 ans, au moment où l’agriculture, la sédentarisation et de nouvelles stratégies alimentaires redessinent les besoins humains. Quand les insectes deviennent plus rares, plus saisonniers, ou tout simplement moins rentables à récolter, la pression évolutive qui maintenait cette capacité digestive commence à s’effacer.
Il ne s’agit pas d’un gène qui disparaît du jour au lendemain, mais d’une fonction qui s’émousse. C’est tout l’intérêt de cette découverte. Elle relie l’environnement, les ressources disponibles et la biologie humaine dans une même histoire. Le dégoût n’est donc pas seulement appris. Il peut aussi s’appuyer sur un vieux terrain physiologique devenu moins compatible.
Sous les tropiques, la digestion des insectes reste un avantage adaptatif
À l’inverse, dans les régions tropicales où termites, criquets ou larves restent abondants, la situation change complètement. Les variantes génétiques associées à une forte expression des chitinases y demeurent bien plus présentes. Là, l’entomophagie ne relève ni de l’excentricité ni de l’urgence. Elle s’inscrit dans une relation durable entre écosystème, nutrition et adaptation.
Ce constat pèse aussi sur l’avenir. La FAO voit dans les insectes une piste crédible pour une alimentation à faible empreinte environnementale et à forte densité nutritionnelle. Mais en Europe, le frein n’est peut-être pas seulement culturel. Il pourrait être aussi métabolique, au moins en partie.
C’est précisément ce qui rend les procédés industriels si stratégiques. En retirant ou en transformant l’exosquelette avant consommation, ils contournent une difficulté digestive héritée du passé. Si la biologie a refermé une porte il y a 9 000 ans, la technologie pourrait bien en entrouvrir une autre.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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