Sous les plages du Pas-de-Calais se cache un ouvrage ferroviaire abandonné depuis la fin du XIXe siècle. Bien avant le tunnel moderne, des ouvriers ont creusé près de deux kilomètres sous la Manche. Ce chantier oublié révèle une aventure technique stoppée brutalement par la politique.

Près de deux kilomètres de galerie dormante s’enfoncent sous la Manche depuis la falaise de Sangatte
Juste au nord du cap Blanc-Nez, une percée s’enfonce à 90 mètres de profondeur dans le sol. Cet ouvrage s’étend précisément sur 1 839 mètres sous la mer. Aucune rame n’a pourtant traversé ce couloir creusé directement dans la craie.
Le puits d’accès est resté à l’air libre pendant plus d’un siècle. Une simple muraille protégeait alors cette entrée vers le sous-sol. Ce n’est qu’au début du XXIe siècle qu’une dalle de béton a définitivement scellé l’accès au site.
Désormais, les promeneurs arpentent les dunes sans soupçonner la présence de ce vestige de Sangatte. Pourtant, ce tronçon pionnier repose à quelques mètres des infrastructures actuelles. Il témoigne silencieusement d’une tentative ferroviaire audacieuse conduite sous le Second Empire et la Troisième République.
De 1878 à 1883, les équipes françaises et britannique ont rivalisé d’ingéniosité sous le fond marin
La réflexion sur une liaison sous-marine débute dès 1802 avec Albert Mathieu. Cet ingénieur proposait alors un passage pour les voitures à cheval. Plus tard, en 1867, le chercheur Aimé Thomé de Gamond obtient l’appui de Napoléon III et de la reine Victoria.
Le chantier prend un tour concret entre 1878 et 1883. Sous la direction de Ludovic Breton, les ouvriers français creusent 400 mètres par mois grâce à des perforatrices à vapeur. En face, depuis Shakespeare Cliff, les Anglais progressent également et dépassent les 2 000 mètres.
La crainte d’une invasion militaire a subitement interrompu le forage du tunnel en pleine avancée
Cette dynamique s’interrompt de manière brutale pendant l’été. Le 6 juillet 1882, le Board of Trade exige l’arrêt des opérations du côté britannique. La France tente de poursuivre le forage mais doit renoncer à son tour le 18 mars 1883.
La géologie ne présentait aucun danger particulier. En réalité, une vive inquiétude militaire a paralysé l’état-major de Londres. Les généraux anglais craignaient qu’une armée ennemie n’utilise ce tunnel ferroviaire pour organiser une invasion terrestre surprise sur leur territoire.
L’argument de la défense nationale l’a rapidement emporté sur la modernité. Pour le Royaume-Uni, préserver le statut d’île protégée primait sur le développement du commerce transmanche. Cette décision politique a condamné les galeries déjà construites pendant plus d’un siècle.
Plus d’un siècle avant l’inauguration de l’Eurotunnel en 1994, la géologie n’était déjà plus un obstacle
Il aura fallu attendre le 6 mai 1994 pour assister au lancement officiel du tunnel sous la Manche. Exactement 111 ans après l’arrêt des travaux de Sangatte, la liaison fixe se concrétisait enfin. Les ingénieurs du XIXe siècle avaient pourtant démontré la faisabilité technique du projet.
Lors d’un trajet en train vers l’Angleterre, le souvenir de cette aventure oubliée demeure sous la craie. Cet ouvrage inachevé montre que les blocages majeurs face aux grandes innovations ne proviennent pas toujours de contraintes physiques. La géopolitique dicte souvent le rythme des progrès.
Par Eric Rafidiarimanana, le
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