Pendant longtemps, l’idée semblait presque mythologique. Pourtant, de nouvelles traces découvertes entre la Sicile et le bassin ionien racontent un scénario vertigineux : une Méditerranée presque asséchée, puis soudain noyée par un flot si violent qu’il aurait redessiné tout un monde.

La crise de salinité messinienne a transformé la Méditerranée en bassin presque asséché
Il y a 5,33 millions d’années, la Méditerranée n’avait rien d’un décor de carte postale. En effet, coupée de l’Atlantique pendant la crise de salinité messinienne, elle s’était transformée en immense cuvette saline. Son niveau d’eau avait chuté de plus d’un kilomètre par endroits. Ainsi, là où voguent aujourd’hui ferries et cargos, il n’y avait plus que sel, lacs hypersalins et reliefs mis à nu.
Puis quelque chose a cédé. Au niveau de Gibraltar, l’eau atlantique a retrouvé un passage vers ce bassin déprimé. Car elle était attirée par une différence de hauteur absolument colossale. Dès lors, les chercheurs évoquent un écoulement capable de dépasser 40 mètres par seconde. Autrement dit, c’est la vitesse d’un train lancé à pleine course, mais à l’échelle d’une mer entière.
Ce scénario a longtemps divisé les chercheurs. Pendant des années, certains ont imaginé un retour lent des eaux. Or Communications Earth & Environment et Scientific Reports décrivent au contraire un effondrement hydraulique brutal. Selon ces travaux, la Méditerranée aurait pu se remplir en quelques années seulement. De plus, l’épisode aurait marqué durablement les paysages.
Les reliefs du sud-est sicilien révèlent la trajectoire et la puissance du mégaflot
Le décor clé se situe au sud-est de la Sicile, près du seuil de Sicile. Cette marche sous-marine sépare les bassins occidental et oriental. C’est ici que l’inondation aurait dû franchir un obstacle décisif. Or, sur terre, les géologues ont repéré plus de 300 crêtes alignées. De fait, toutes sont orientées comme si un courant géant les avait peignées dans la même direction.
Le plus fascinant, c’est leur silhouette. En amont, ces reliefs sont plus massifs, plus hauts, presque rugueux. En aval, au contraire, ils deviennent plus fins et plus effilés. Ils semblent donc étirés par une force continue. Pour les équipes de l’Université de Catania et de leurs partenaires, cette géométrie n’a rien d’anodin. Elle correspond ainsi à la signature d’un flux turbulent extrême, et non d’une simple érosion ordinaire.
Un chenal sous-marin enfoui confirme le passage d’un courant d’une violence extrême
La surprise ne s’arrête pas aux collines. Sous les fonds marins, des profils sismiques révèlent un canal enfoui gigantesque. Il est large de plusieurs kilomètres et profond de centaines de mètres. Surtout, il file depuis la côte sicilienne vers le canyon de Noto. Dès lors, ce relief caché correspond précisément à ce que l’on attend d’un passage raviné par un déluge de très haute énergie.
Les modèles numériques renforcent encore l’hypothèse. En suivant ce corridor naturel, l’eau aurait accéléré jusqu’à atteindre environ 32 mètres par seconde. Son débit aurait même atteint 13 Sverdrups, une valeur presque abstraite tant elle est énorme. À ce niveau, les roches calcaires ne résistent plus longtemps. Par conséquent, les sédiments sont arrachés, déplacés, puis brassés comme de simples grains de poussière.
Autre détail frappant, la présence de blocs issus de couches plus anciennes, retrouvés au sommet de certaines crêtes. Ces matériaux ne se sont pas posés là par hasard. Au contraire, ils suggèrent un transport violent, avec mise en suspension puis redépôt rapide. En somme, la mer semble presque avoir pris la puissance d’une machine d’érosion planétaire.
Dans le bassin ionien, un dépôt géant conserve la trace du remplissage fulgurant
Encore plus loin, dans le bassin ionien, les scientifiques ont identifié une masse sédimentaire enfouie surnommée « unité 2 ». Elle couvre environ 15 000 km² et peut atteindre 860 mètres d’épaisseur. De plus, sa structure interne est chaotique et brouillée. Elle diffère donc fortement des dépôts marins réguliers qui se forment d’ordinaire au fil du temps.
Ni un glissement de terrain sous-marin classique, ni un système fluvial ancien ne suffisent à expliquer une telle accumulation. En revanche, les vitesses mesurées par sismique correspondent à des matériaux déposés très vite, dans des conditions de turbulence extrême. En clair, ce gisement ressemble à l’empreinte fossile d’un seul épisode de transport massif. Autrement dit, à l’échelle géologique, cet épisode serait presque instantané.
En reconstituant ce scénario, les chercheurs montrent comment un bassin peut basculer très vite. Il peut alors bouleverser ses écosystèmes et déplacer des masses immenses de matière. Dès lors, la Méditerranée apparaît moins comme une mer immuable que comme un monde remodelé par la catastrophe. Enfin, une autre question surgit sur d’autres régions fragiles.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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