
Tout comme nous, il s’avère que les primates non-humains sont sensibles à un phénomène psychologique bien documenté, où les représentations « réalistes mais pas assez » d’une espèce donnée créent un sentiment de malaise chez ses propres représentants.
Familier et dérangeant
Le concept de la « vallée de l’étrange » a été introduit dans les années 1970 par le roboticien japonais Masahiro Mori, qui avait remarqué que des androïdes toujours plus morphologiquement fidèles créaient chez les humains un sentiment ambivalent, mêlant attrait et répulsion. Celui-ci a été caractérisé par une courbe d’affinité émotionnelle en « U » s’apparentant à une vallée, se creusant à mesure que les différences s’estompaient, sans toutefois disparaître complètement.
Bien que les causes exactes de ce mécanisme psychologique restent discutées, la théorie dominante est que la vision de ces avatars affecte notre cognition prédictive, avec une combinaison de traits physiques quasi imperceptibles perçus comme « étrangers ».
Dans le cadre de travaux publiés dans la revue PLOS Biology, des scientifiques ont mené une série d’expériences impliquant huit macaques rhésus mâles et la diffusion de vidéos de véritables individus et de représentations numériques ultra-réalistes, afin de déterminer si le même schéma émergeait chez les primates non-humains.
S’il s’est avéré que les sujets accordaient le même degré d’attention à leurs homologues réels et en image de synthèse, lorsque les seconds ont été sensiblement modifiés pour présenter de sensibles disparités physiques, les macaques s’en détournaient et montraient même des signes d’aversion. Chose qui ne se produisait pas lorsqu’ils étaient confrontés à des avatars nettement moins réalistes.

Racines évolutives et liminalité
Fournissant les premières preuves expérimentales d’un phénomène comparable à la vallée de l’étrange chez les singes, ces nouvelles recherches renforcent également l’idée de circuits cognitifs sous-tendant la perception corporelle étroitement similaires chez les humains et les primates non-humains.
Ces racines évolutives profondes suggèrent qu’il aurait initialement pu s’agir d’un mécanisme de survie, avec un sentiment d’anormalité permettant d’éviter les dangers potentiels, qu’il s’agisse d’individus menaçants ou malades.
Une sensation similaire peut être éprouvée dans les espaces dits « liminaux » (couloirs vides, routes ou bâtiments déserts…), qui nous paraissent à la fois familiers et déroutants, en raison de leur dépouillement contrastant avec les cadres habituels de notre quotidien.
En 2023, Disney avait été vivement critiqué pour l’utilisation d’acteurs générés par l’IA dans l’un de ses teen-movies, faisant basculer le film dans la vallée de l’étrange.