Aller au contenu principal

Son corps portait toutes les marques du grand âge, mais la maladie ne l’a jamais rattrapée

À 117 ans, la doyenne de l’humanité aurait dû s’effondrer sous le poids de ses propres cellules, pourtant l’analyse la plus complète jamais menée sur une supercentenaire décrit un organisme dont l’âge biologique restait vingt-trois ans plus jeune que l’état civil.

Une dualité au cœur de l’organisme

Maria Branyas Morera détenait officiellement le titre de personne la plus âgée du monde, de janvier 2023 jusqu’à sa mort, survenue en août 2024 à 117 ans et 168 jours. Pour comprendre cette longévité, une équipe espagnole dirigée par Manel Esteller, de l’Institut de recherche contre la leucémie Josep Carreras à Barcelone, a prélevé à 116 ans des échantillons de sang, de salive, d’urine et de selles. Ces prélèvements ont nourri une approche dite multiomique, croisant le génome, le protéome, l’épigénome, le métabolome, le transcriptome et le microbiote.

Le résultat, publié en septembre 2025 dans Cell Reports Medicine, déroute les chercheurs. Loin de révéler un corps qui aurait simplement ralenti son horloge, l’étude met au jour deux signaux opposés cohabitant dans le même organisme. Maria Branyas présentait, selon Esteller, une « dualité fascinante, la présence simultanée de signes de vieillissement extrême et de longévité en bonne santé ».

personne agee
— Dan Negureanu / Shutterstock.com

Des télomères courts, des maladies absentes

Les marqueurs du grand âge ne laissaient pourtant aucun doute. Ses télomères, ces capuchons protecteurs situés au bout des chromosomes, comptaient parmi les plus courts jamais relevés. S’y ajoutaient un système immunitaire aux tendances inflammatoires, une population vieillissante de lymphocytes B et une hématopoïèse clonale, ces mutations des cellules souches sanguines habituellement associées à un risque accru de leucémie et de troubles cardiovasculaires.

Or ces pathologies n’ont jamais surgi. Maria Branyas n’a développé ni cancer, ni démence, ni maladie cardiovasculaire majeure jusqu’à la toute fin de sa vie. C’est sans doute là le message central de l’étude : le vieillissement et la maladie, si souvent confondus, peuvent en réalité se dissocier à l’échelle moléculaire.

Un génome et un microbiote hors du commun

Cette résistance s’enracine d’abord dans ses gènes. « Elle avait un génome exceptionnel, enrichi en variants associés à un allongement de la vie chez d’autres espèces, comme le chien, le ver ou la mouche », souligne Manel Esteller. À l’inverse, son ADN ne portait aucun des variants liés au cancer, à la maladie d’Alzheimer ou aux troubles métaboliques. Son métabolisme des graisses figurait parmi les plus efficaces jamais décrits, avec un cholestérol très bas et une inflammation remarquablement faible, confirmée par l’analyse des protéines sanguines menée à l’université de Leicester.

Son intestin racontait la même histoire. Les chercheurs y ont trouvé une abondance de Bifidobacterium, une bactérie aux effets anti-inflammatoires qui décline normalement avec l’âge. Sans tabac ni alcool, fidèle à un régime méditerranéen riche en légumes, fruits et huile d’olive, Maria Branyas consommait surtout trois yaourts nature par jour depuis vingt ans. Pour Esteller, cette habitude alimentaire a probablement entretenu sa flore intestinale et pourrait avoir contribué à prolonger sa vie.

Les limites d’un cas unique

Reste l’épigénome, cette couche chimique qui décide quels gènes s’allument ou s’éteignent. En bâtissant une horloge fondée sur la méthylation de son ADN, l’équipe a estimé son âge biologique à vingt-trois ans de moins que son âge réel. « C’est l’une des raisons pour lesquelles elle vivait encore », résume le chercheur.

Cette découverte invite néanmoins à la prudence. Il s’agit d’un seul individu, et plusieurs spécialistes rappellent le risque de transformer une particularité génétique en explication universelle. Richard Faragher, de l’université de Brighton, évoque ainsi le biais du survivant : peut-être Maria Branyas a-t-elle simplement eu de la chance. Les auteurs eux-mêmes restent mesurés, tout en espérant que ces signatures biologiques aideront un jour à repérer les marqueurs d’un vieillissement en bonne santé.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

Catégories:

Partager cet article

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *