Longtemps jugés marginaux au Trias, les dinosaures formaient pourtant déjà la lignée la plus diversifiée d’un rivage italien fossilisé voilà 230 millions d’années, où trois des cinq types d’empreintes relevés leur appartiennent, selon une réanalyse publiée dans Gondwana Research.

Sur la côte de Lerici, une dalle de six mètres carrés rouvre le dossier de la fin du Trias
Sur la côte de Lerici, dans la province de La Spezia en Ligurie, une dalle d’à peine six mètres carrés conserve un instant figé du Trias supérieur. Ces traces appartiennent à la Formation de Monte Marcello et remontent à la fin de l’étage carnien, soit environ 230 millions d’années. Une équipe menée par Lorenzo Marchetti, du Museum für Naturkunde de Berlin, vient d’en livrer une lecture entièrement renouvelée.
Les chercheurs ont d’abord cartographié chaque empreinte par photogrammétrie numérique, puis par scan à lumière structurée. Grâce à ces modèles 3D, ils distinguent désormais cinq producteurs différents sur la dalle. Trois sont des dinosaures, contre seulement deux reptiles non-dinosauriens, à savoir un pseudosuchien, parent ancien des crocodiliens, et un probable lépidosauromorphe.
Deux empreintes d’ancêtres des sauropodes et un théropode trahissent une radiation déjà bien engagée
Parmi les dinosaures, deux ichnoespèces se rattachent aux sauropodomorphes non-sauropodes, ces ancêtres des futurs géants au long cou. Il s’agit d’Evazoum sirigui et d’Eosauropus cimarronensis, accompagnés d’un théropode du genre Grallator. L’identification repose sur des synapomorphies anatomiques relevées dans l’empreinte, sans os associé, et reste donc une hypothèse solidement étayée plutôt qu’une certitude.
La forme du pied trahit l’appartenance. Un dinosaure possède une cheville rigide et une faible rotation, alors qu’un pseudosuchien pose un pied plus souple, marqué par un cinquième orteil. Les quatre doigts relevés chez Evazoum rangent donc son auteur parmi les tout premiers dinosaures, loin de la lignée qui mènera aux crocodiliens.
Cette diversité change la lecture du site. C’est elle, davantage que la simple abondance, qui révèle une radiation déjà avancée chez les ancêtres des sauropodes. Les auteurs estiment dès lors que la première expansion mondiale du groupe avait débuté plus tôt que les fossiles ne le laissaient supposer.
Le volcanisme de Wrangellia détrempe la Pangée et ouvre aux dinosaures de nouvelles routes vers le nord
Cette montée en puissance coïncide avec un bouleversement climatique majeur. L’épisode pluvial carnien, survenu autour de 234 millions d’années, rompt alors brièvement l’aridité ambiante du Trias. Les volcans de la province de Wrangellia rejettent alors d’énormes volumes de gaz, ce qui réchauffe le globe et intensifie la mousson sur la Pangée.
Sous ces pluies, les déserts qui cloisonnaient le supercontinent s’humidifient, ouvrant de nouvelles routes de dispersion vers le nord. Les dinosaures, jusque-là confinés et minoritaires, en profitent pour se répandre. « Les dinosaures se sont diversifiés de façon explosive au milieu du Carnien, à une période de profonds changements climatiques et floristiques et d’extinction d’herbivores clés, qu’ils ont opportunément remplacés », résument Massimo Bernardi et Michael Benton, paléontologues à l’université de Bristol, dans une étude parue dans Nature Communications en 2018.
Ce qu’une seule dalle déplace dans la chronologie, et les réserves que gardent les paléontologues
Une surface de six mètres carrés reste un signal local, soumis aux aléas de la préservation et du comportement animal. Le mot « dominé » renvoie donc à la diversité des lignées présentes sur ce site précis, et non à une suprématie numérique ou planétaire démontrée. Le pic de l’épisode pluvial, daté autour de 234 à 232 millions d’années, précède en outre légèrement Lerici, vers 230 millions d’années. La radiation y apparaît ainsi consécutive à ce bouleversement, déjà engagée plutôt que déclenchée à l’instant même.
Sous cette réserve, la dalle ligure livre malgré tout le plus ancien assemblage connu où les dinosaures dominent en diversité. Elle déplace d’un cran l’histoire des sauropodomorphes, dont la conquête semblait jusqu’ici se jouer au Norien. De quoi inviter les paléontologues à rouvrir d’autres pistes triasiques sous un œil neuf.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Catégories: Histoire