Retour sur la vie de Lady Mary Wortley Montagu, une pionnière de la vaccination pourtant méconnue

Retour sur la vie de Lady Mary Wortley Montagu, une pionnière de la vaccination pourtant méconnue

Aristocrate, féministe convaincue et écrivaine britannique, Lady Mary Wortley Montagu est en grande partie responsable de l’adoption de la vaccination contre la variole en Angleterre. Retour sur la vie de cette femme définitivement en avance sur son temps.

UN FLÉAU REDOUTABLE

Jusqu’au milieu du XXe siècle, la variole représente un fléau redoutable partout dans le monde avec un taux de mortalité frôlant les 35 %. Les personnes qui y survivent sont marquées à vie par d’impressionnantes cicatrices et peuvent souffrir de cécité ou d’arthrite sévère.

Lady Mary Wortley Montagu (1689-1762)

Lady Montagu connaît bien la variole. Son frère en est mort à l’âge de 20 ans et elle l’a elle-même contractée en 1715. Bien qu’elle ait survécu, la peau de son visage porte les stigmates de la maladie.

Lorsque son mari, Edward Wortley Montagu, est nommé ambassadeur en Turquie en 1716, elle choisit de l’accompagner et s’installe à Constantinople. Dans ses longues correspondances échangées avec ses amis anglais, elle décrit notamment avec précision la société musulmane de l’époque.

C’est en Turquie que Lady Montagu découvre le principe de la variolisation, technique d’inoculation pratiquée en Asie et en Afrique dès le 15e siècle consistant à prélever du liquide séreux sous les croûtes des pustules des patients varioleux et à écorcher le bras ou la cuisse d’une personne n’ayant jamais contracté la maladie avant de les tartiner de pus.

LA VARIOLISATION EST PRATIQUÉE EN ASIE ET EN AFRIQUE DEPUIS LE 15E SIÈCLE

Une semaine plus tard, la personne traitée développe une forme bénigne de variole et est immunisée contre la maladie.

Lady Montagu décrit pour la première fois ce processus en 1717 dans l’une de ses correspondances :

« Chaque automne au mois de septembre, quand la chaleur se fait moins accablante, un groupe de femmes âgées se chargent d’effectuer l’opération à l’occasion de grands rassemblements. Elles prélèvent préalablement des échantillons de pustules sur des personnes de leur entourage atteintes de la petite variole et demandent à leurs patients de présenter leur bras ou leur cuisse. Elles entaillent ensuite leur chair à l’aide d’une grosse aiguille et y glissent autant de matière que possible, avant de panser la blessure et de répéter l’opération quatre à cinq fois… Les jeunes patients s’amusent le reste de la journée. Après une semaine, la fièvre les saisit et les oblige à rester alités deux jours, parfois trois. On dénombre rarement plus d’une trentaine de pustules sur leur visage et celles-ci ne les marquent jamais durablement. Quelques jours plus tard, ceux-ci sont de nouveau en pleine forme. ».

Lady Montagu et son jeune fils en 1717

Très impressionnée par l’efficacité de la variolisation, Lady Montagu demande en 1718 à Charles Maitland, médecin écossais travaillant à l’Ambassade d’Angleterre, de varioliser son fils de cinq ans selon la technique employée par les femmes de Constantinople. Quelques mois plus tard, elle retourne vivre en Angleterre.

Une épidémie de variole frappe Londres en 1721 et Lady Montagu demande à Maitland de varioliser sa fille de 4 ans en présence de plusieurs médecins éminents du pays. L’opération se déroule une nouvelle fois avec succès.

Maitland répète la procédure sur six détenus de la prison de Newgate : tous survivent et sont désormais immunisés contre la variole. Il renouvelle ensuite l’expérience sur un groupe d’enfants orphelins avec les mêmes résultats.

Édition des « Lettres de Lady Mary Wortley Montague » parue en 1800

Malheureusement, l’idée d’inoculer volontairement une maladie à un patient sain est très mal perçue à l’époque, sachant que 2 à 3 % des personnes traitées meurent tout de même des suites de la variole (principalement à cause d’une procédure non respectée ou de l’exposition à une souche différente du virus).

Lady Montagu se heurte également à une société rigide et sexiste qui voit d’un très mauvais œil le recours à des pratiques « orientales » dispensées à l’origine par des femmes.

Visionnaire, elle évoquait dès 1717 le difficile combat qu’allait représenter l’acceptation de la variolisation dans l’une de ses lettres :

« Je suis assez patriote pour populariser cette invention utile en Angleterre, et je ne manquerais pas d’écrire à nos médecins, si j’en connaissais un capable de se montrer assez vertueux pour se priver d’une grande partie de ses revenus pour le bien de l’humanité. Mais cette maladie leur est financièrement bien trop bénéfique pour qu’ils acceptent de l’éradiquer. Je pense cependant avoir le courage d’entrer en guerre avec eux. »

Edward Jenner met au point la vaccination en se basant sur la technique popularisée par Lady Montagu en Angleterre

Lady Montagu a effectivement tenu parole en popularisant la variolisation en Angleterre. Grâce à son influence et sa détermination à toute épreuve, de nombreuses personnes, y compris les deux filles de la princesse de Galles en 1722, ont pu être vaccinées. Pratiqué pendant plus de 70 ans, ce procédé a été remplacé en 1796 par la vaccination, mise au point par Edward Jenner, qui a conduit à l’éradication complète de la variole en 1980.

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