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Fritz Haber, prix Nobel et père… de la guerre chimique

Un personnage complexe

Chimiste allemand réputé, Fritz Haber reçoit le prix Nobel en 1919 pour sa synthèse de l’ammoniac, qui a transformé l’agriculture. Mais cette distinction ne tarde pas à susciter la controverse, puisqu’il s’est également illustré durant la Première Guerre mondiale en développant des gaz toxiques responsables de la mort de dizaines de milliers de soldats.

Né en 1868 à Breslau, en Prusse, Fritz Haber grandit au sein d’une famille juive et étudie ensuite la chimie sous la direction de Robert Bunsen (qui a donné son nom au fameux bec Bunsen). Enseignant à l’université technique de Karlsruhe à partir de 1894, il mène en parallèle de nombreuses recherches et rédige un manuel fondateur sur l’électrochimie.

Proche ami d’Einstein, l’homme entre dans l’Histoire en 1909, lorsqu’il résout l’un des problèmes les plus urgents auxquels le monde industrialisé est confronté. À l’époque, les scientifiques craignent qu’une pénurie d’engrais azotés n’entraîne une famine sans précédent à l’échelle mondiale.

L’agriculture repose alors sur le fumier, le guano d’oiseaux marins et de chauve-souris ainsi que d’autres substances riches en azote pour enrichir les terres, et beaucoup estiment que la population mondiale augmente trop rapidement pour que ces méthodes puissent suivre le rythme.

Grâce à une expérimentation minutieuse, il met au point une méthode révolutionnaire permettant de « fixer » l’azote dans l’atmosphère en le combinant à de l’hydrogène pour créer de l’ammoniac : un composé essentiel à la fabrication des engrais. Connue sous le nom de « procédé Haber-Bosch », cette technique permet de le synthétiser à l’échelle industrielle.

L’utilisation des gaz toxiques durant la Première Guerre mondiale sera responsable de la mort de près de 100 000 soldats

Le « coup de maître » de Haber permet d’éviter une terrible famine, mais préfigure également un chapitre bien plus sombre de sa prolifique carrière scientifique. À l’aube de la Première Guerre mondiale, l’Allemagne se tourne vers ses recherches pour nourrir à la fois ses citoyens et développer son armement chimique : des dizaines d’usines produisant de l’ammoniac voient le jour dans tout le pays. Selon de nombreux historiens, l’Allemagne aurait été à court d’armes en l’espace de quelques années sans la production industrielle d’ammoniac rendue possible par le procédé Haber-Bosch.

Dès la fin de l’année 1914, il se consacre exclusivement à la production d’armes chimiques et devient le principal partisan de l’utilisation de gaz toxiques pour chasser les soldats ennemis de leurs tranchées et sortir de l’impasse sur le front occidental. De nombreux officiers militaires allemands protestent et estiment que le gaz est une arme « inhumaine et déloyale », mais Haber soutient qu’il n’est pas plus odieux que les balles ou les obus, allant même jusqu’à avancer que la guerre sera « largement écourtée » et que des « millions de vies seront sauvées » grâce à son utilisation.

Les troupes allemandes reçoivent finalement l’ordre de déployer ces armes chimiques lors de la seconde bataille d’Ypres en Belgique. Lorsque le vent tourne le 22 avril, les soldats ouvrent près de 6 000 barils pressurisés et libèrent 150 tonnes de chlore gazeux sur les tranchées alliées. Les officiers britanniques et français dénoncent l’attaque comme étant barbare et cruelle, mais Haber la considère comme une démonstration puissante de « l’effet psychologique » que le gaz a sur l’ennemi.

Également chimiste, Clara Immerwahr, sa femme, ne peut supporter les conséquences terribles de ses travaux. Elle se suicide le 2 mai 1915 en se servant du revolver de Haber, une semaine seulement après la première attaque au gaz perpétrée par l’armée allemande.

Attaque au chlore gazeux durant la Première Guerre mondiale

Malgré la mort tragique de son épouse, Haber se remet rapidement au travail et développe de nouveaux agents toxiques comme le phosgène et le gaz moutarde. Au plus fort du conflit, son programme inclut plus de 1 500 soldats et scientifiques. Lorsque la guerre s’achève, les attaques au gaz ont causé la mort de quelque 90 000 soldats.

En novembre 1919, Fritz Haber reçoit le prix Nobel de chimie pour ses travaux ayant permis la synthèse de l’ammoniac. Une nouvelle qui déclenche une vague d’indignation au sein de la communauté scientifique européenne. En signe de protestation, deux lauréats français du Nobel refusent leurs prix, tandis qu’un autre savant qualifie Haber de « moralement inapte à recevoir les honneurs et les bénéfices d’un prix Nobel ».

En bon patriote, Haber continue à soutenir son pays après la Première Guerre mondiale et se lance dans une quête audacieuse visant à obtenir de l’or à partir de l’eau de mer : un processus censé aider l’Allemagne à rembourser sa dette de guerre paralysante. Le projet échoue misérablement et Haber démissionne finalement en 1933, pour protester contre les mesures antisémites prises par Hitler. Souffrant d’insuffisance cardiaque, il meurt un an plus tard, à l’âge de 65 ans.

Ironie du sort, les Nazis se baseront sur l’un des pesticides mis au point par l’Institut Haber pour créer le terrible Zyklon B. Ce gaz sera largement utilisé dans les camps de la mort durant la Seconde Guerre mondiale, et on comptera parmi ses nombreuses victimes… des membres de la famille de Fritz Haber.

Figure controversée, le « père de la guerre chimique » aura malgré tout contribué à sauver des millions de personnes de la famine au début du XXe siècle en révolutionnant la production industrielle d’engrais. Aujourd’hui encore, on estime que le procédé Haber-Bosch permet de fournir en engrais azotés près de la moitié des terres cultivées de la planète.

Pour aller plus loin, découvrez l’histoire de Robert Oppenheimer, père de la bombe atomique qui, contrairement à Haber, a regretté son invention.

Par Yann Contegat, le

Source: History

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