Neuf randonneurs expérimentés, une tente éventrée de l’intérieur et des corps dispersés dans la neige : depuis 1959, le col Dyatlov nourrit les scénarios les plus inquiétants. Pourtant, une avalanche presque invisible pourrait-elle suffire à résoudre cette énigme soviétique devenue légendaire ?

Dans la nuit glaciale, neuf montagnards abandonnent soudain leur seul refuge
Le 1er février 1959, l’équipe d’Igor Dyatlov plante sa tente sur une pente des monts Oural. Ces étudiants ne sont pas des promeneurs imprudents. Ce sont des randonneurs chevronnés, entraînés aux expéditions hivernales. Quelques heures plus tard, quelque chose les pousse pourtant à sortir dans l’obscurité. Certains marchent sans chaussures, sous un froid proche de moins 30 °C.
Lorsque les secouristes atteignent le campement, le 26 février, ils découvrent une tente partiellement ensevelie. Les randonneurs ont découpé la toile de l’intérieur. Les équipes retrouvent ensuite les corps jusqu’à 1,5 kilomètre plus bas. Certains semblent avoir tenté d’allumer un feu. D’autres ont essayé de revenir au camp. Cette organisation fragile révèle une fuite urgente, puis une lutte désespérée contre le froid.
Les autopsies transforment un drame de montagne en énigme presque surnaturelle
Selon les autopsies, cinq victimes ont succombé à l’hypothermie. Les secours découvrent les quatre autres en mai, sous plusieurs mètres de neige, dans un ravin. Elles présentent des traumatismes bien plus spectaculaires. Nikolaï Thibeaux-Brignolle souffre d’une fracture majeure du crâne. Lioudmila Doubinina et Semion Zolotariov ont plusieurs côtes brisées. Leur cage thoracique montre une forte compression.
L’absence d’importantes plaies externes étonne les enquêteurs. Comment produire des blessures comparables à celles d’un accident violent sans lacérer la peau ? Les corps de Doubinina et Zolotariov présentent aussi des tissus mous manquants, notamment les yeux et la langue. Ces dégradations ont probablement eu lieu après la mort. L’eau, les animaux et la décomposition peuvent les expliquer.
Les analyses détectent également des traces radioactives sur certains vêtements. Leur présence reste intrigante. Cependant, plusieurs membres du groupe avaient fréquenté des environnements liés à l’industrie nucléaire soviétique. En mai 1959, l’enquête évoque finalement une « force naturelle irrésistible ». Cette formule très vague nourrit, pendant des décennies, les théories militaires, criminelles ou extraterrestres.
En 2021, deux chercheurs suisses font tomber une plaque de neige virtuelle
Johan Gaume, spécialiste des avalanches à l’EPFL, et Alexander Puzrin, professeur à l’ETH Zurich, reprennent le dossier. Ils utilisent la mécanique des sols et la simulation numérique. Communications Earth & Environment publie leur étude en janvier 2021. Leur scénario ne décrit pas une avalanche gigantesque. Il met en cause une plaque compacte de quelques mètres seulement.
Pour installer la tente, les randonneurs auraient entaillé une couche fragile du manteau neigeux. Pendant plusieurs heures, des vents catabatiques auraient accumulé de la neige plus haut sur la pente. La surcharge aurait alors déstabilisé l’ensemble. Une petite plaque se serait détachée. Elle aurait frappé les dormeurs contre leurs skis, placés sous la tente comme un plancher rigide.
Le modèle montre qu’un tel bloc pouvait provoquer de graves fractures sans tuer immédiatement. Le vent et les chutes de neige auraient ensuite effacé ou recouvert les traces. Les secouristes n’auraient donc rien remarqué plusieurs semaines plus tard. Craignant une seconde coulée, les survivants auraient gagné la forêt. Ils auraient abandonné leurs vêtements, leurs chaussures et une grande partie du matériel vital.
Les avalanches existent bien sur place, mais le scénario conserve ses zones d’ombre
Après la publication, de nouvelles observations renforcent la théorie. Trois expéditions menées dans le secteur documentent des avalanches de plaque sur des pentes proches du camp historique. L’une d’elles se produit à moins de trois kilomètres. Ces découvertes contredisent une idée longtemps répétée. La topographie locale n’empêche pas forcément un décrochement de neige.
En 2020, la justice russe avait déjà conclu que le groupe avait probablement fui une menace d’avalanche. Les randonneurs auraient ensuite perdu le campement dans l’obscurité. Le froid aurait achevé plusieurs d’entre eux. Mais une explication officielle ne constitue pas une démonstration parfaite. La chronologie, les déplacements des blessés et la succession des décès restent difficiles à reconstruire.
L’avalanche de petite taille demeure donc l’hypothèse naturelle la plus cohérente. Elle n’offre pourtant pas une reconstitution incontestable. Elle explique le déclenchement retardé, les fractures et l’absence de grande coulée. Mais elle dépend de paramètres impossibles à mesurer soixante-sept ans plus tard. Le mystère Dyatlov pose désormais une autre question : jusqu’où la science peut-elle remonter le temps ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: union soviétique, col Dyatlov, mystères historiques
Catégories: Actualités, Histoire