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Nous le savons, les hommes et les femmes ont des réactions différentes face à la douleur. Leur sensibilité tout comme leur seuil de tolérance sont différents, en plus de varier selon les individus. Cela s’observe aussi bien chez les êtres humains que chez les rongeurs, et s’explique notamment par des mécanismes plus ou moins cachés agissant aux niveaux moléculaire, physiologique, cellulaire et génétique.

Un biais sexiste ancré dans l’étude de la douleur…

Ces différences sont connues depuis des années par les chercheurs, et malgré cela une inégalité fondamentale persiste. En effet, la plupart des recherches sur la douleur se basent sur l’étude de sujets mâles ou masculins. Ce prisme est en premier lieu particulièrement discriminant puisqu’il ne prend pas en compte le ressenti potentiel de la moitié de l’humanité, alors que les femmes représentent la majorité des personnes souffrant de douleurs chroniques. Mais il est également problématique, puisque si les chercheurs ne savent pas comment appréhender la douleur et son ressenti chez des sujets femelles ou féminins, alors ces dernières seront moins bien soignées, et cela peut même parfois mener à des erreurs de diagnostic. Finalement, il se trouve que ce prisme masculin ralentit l’avancement de la recherche de nouveaux analgésiques susceptibles de soulager les femmes.

Jeffrey Mogil, professeur au département de psychologie et d’anesthésie à l’université McGill au Canada et auteur d’un article sur le sujet publié dans la revue Nature Review Neuroscience, estime que « la recherche scientifique sur la douleur est biaisée de telle sorte qu’en raison de l’utilisation écrasante d’animaux mâles dans les expériences, nous en apprenons de plus en plus sur la biologie de la douleur chez les mâles. De ce fait, nous concluons à tort qu’il s’agit de la biologie de la douleur en général, alors qu’elle ne concerne que les hommes. »

… qui persiste toujours malgré certains changements…

Ce n’est que récemment que les organismes de financement scientifiques ont commencé à reconnaître le sexe comme une variable biologique. Les chercheurs en biologie de la douleur ont donc, à partir de ce moment, inclus des rongeurs femelles dans leurs études. Alors que ce changement s’est produit en 2006 au Canada, il s’est effectué 10 ans plus tard aux États-Unis. De ce fait, nous pouvons observer qu’entre janvier 2015 et décembre 2019, le nombre de travaux scientifiques publiés dans la revue Pain (référence pour les chercheurs en biologie de la douleur) et ne considérant que des sujets mâles a vraiment diminué puisqu’il est passé de 80 % du total en 2015 à 50 % en 2019.

Cela peut nous sembler augurer un changement significatif concernant la recherche autour de la douleur. Mais en réalité et comme l’a remarqué Mogil, cela n’était que superficiel puisqu’en examinant cette littérature scientifique de plus près, il a trouvé les preuves claires d’un biais scientifique masculin persistant. En effet, les idées que les chercheurs suggèrent pour faire des expériences sur la douleur sont basées sur des expériences préalables faites sur des hommes, et non pas des femmes.

… et qui nuit à la prise en compte de la douleur ressentie par les femmes

L’expérience ne peut donc pas ou moins bien marcher sur elles. Il ajoute avoir découvert que « dans ces travaux scientifiques où les deux sexes étaient testés, et dont les résultats étaient rapportés conformément aux différences entre ces deux sexes, l’expérience n’avait « fonctionné » (signifiant que des hypothèses s’étaient révélées vraies) que chez 27,6 % des femmes, contre 72,4 % des hommes ». Cela prouve donc bien la persistance d’un prisme masculin dans les recherches sur la douleur.

Les conclusions que tire Mogil de ces résultats sont que les chercheurs ne sont pas près de développer des analgésiques susceptibles de fonctionner chez les femmes et de vraiment les soulager. « Cette recherche suggère que beaucoup des analgésiques en préparation en ce moment, s’ils fonctionnent, fonctionneront en grande partie chez les hommes, alors que la grande majorité des patients souffrant de douleurs chroniques ont été et continuent d’être des femmes. »

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