Une gare espagnole si vaste qu’elle dépasse Saint-Lazare accueille à peine deux trains par jour. Son coupable ne se trouve pourtant pas en Espagne, mais loin dans les Pyrénées françaises, là où un accident a détruit l’ouvrage qui reliait les deux pays.

Une gare démesurée construite en Espagne pour un trafic international qui n’est jamais arrivé
Le tunnel du Somport est achevé en 1915, mais les travaux de la gare ne débutent qu’en octobre 1922, sur les plans de l’ingénieur Fernando Ramírez de Dampierre. Le bâtiment s’étire sur 241 mètres, avec 365 fenêtres et 27 voies, perché à 1 100 mètres dans la vallée d’Aragon.
L’inauguration du 28 juillet 1928 ne manque pas d’éclat, avec un banquet réunissant 300 convives, dont le roi Alphonse XIII, le chef du gouvernement espagnol Primo de Rivera et le président français Gaston Doumergue. Cette gare doit devenir la porte ferroviaire entre Madrid et Paris.
La réalité déçoit pourtant les ambitions initiales. Même à son apogée, la station n’accueille jamais plus d’une cinquantaine de voyageurs par jour, un chiffre dérisoire pour un édifice taillé pour des milliers de passagers et bâti à prix d’or dans une vallée reculée.
Un détour trouble par la guerre, puis l’accident français qui a coupé la ligne en 1970
Le second conflit mondial offre à Canfranc un sursaut d’activité peu glorieux. L’Espagne y exporte de l’or pillé par le régime nazi dans les banques européennes et dérobé aux Juifs assassinés. Les quais servent aussi de couloir de fuite pour des réfugiés vers l’Amérique du Sud.
Le 27 mars 1970, un train de marchandises chargé de maïs dévale la vallée d’Aspe, côté français, lancé à 110 km/h sans contrôle. Il détruit le pont de l’Estanguet, arrache la caténaire et les rails, avant de s’échouer dans le gave d’Aspe. Aucune victime n’est à déplorer.
La SNCF ne juge jamais utile de rouvrir le tronçon, l’accident servant de prétexte face à des travaux jugés trop coûteux et jamais entrepris. Canfranc devient une simple gare locale, avec 4 agents en 2004 contre 80 à son apogée, et deux allers-retours quotidiens vers Saragosse.
Après l’accident, la gare bascule en simple halte locale et s’endort pendant des décennies
Le grand hall, les guichets et les anciens bureaux de douane se figent alors dans le temps. Du jour au lendemain, une gare pensée pour relier deux capitales européennes se retrouve amputée de tout son flanc français, réduite au rôle de simple halte régionale au fond des Pyrénées.
Pendant des décennies, le bâtiment se dégrade tranquillement, visité surtout par des explorateurs urbains et des amateurs de patrimoine ferroviaire. Il faut attendre les années 2020 pour qu’un vrai projet de restauration prenne enfin forme, quarante ans après la fermeture définitive de la ligne côté français.
Une restauration récente relance Canfranc, mais la connexion franco-espagnole reste lointaine
La gare rouvre ses portes au printemps 2021, après trois ans de travaux sur 200 000 m² de bâtiments ferroviaires. Une partie de l’édifice devient un hôtel, porté par un consortium associant le gouvernement d’Aragon, la Renfe et la mairie de Canfranc. Le site attire chaque année 25 000 visiteurs.
Reste la question qui obsède les Pyrénées depuis un demi-siècle, celle du retour des trains côté français. SNCF Réseau prévoit de reconstruire le viaduc de l’Estanguet, mais le calendrier recule encore, avec une mise en service annoncée pour 2035, d’où le surnom de « ligne maudite ».
Par Eric Rafidiarimanana, le
Source: sciencepost.fr
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