Sous un abri rocheux du centre de l’Espagne, un simple galet de granit porte une empreinte digitale et une tache d’ocre rouge vieilles d’environ 43 000 ans. Attribuée à un Néandertalien, cette trace relance un débat scientifique : nos cousins disparus savaient-ils créer du symbolique ?

Dans l’abri sous roche de San Lázaro, un galet sans usage pratique intrigue les archéologues espagnols
Dans l’abri sous roche de San Lázaro, près de Ségovie, des archéologues ont mis au jour un galet de granit en 2022. Il reposait sous près d’un mètre cinquante de sédiments. Le site a livré des outils du Paléolithique moyen, mais cette pierre lisse ne porte aucune trace de taille.
Les datations situent la couche géologique entre 45 000 et 41 000 ans, une période où seuls des groupes néandertaliens occupaient cette région d’Espagne. Or le galet provient de la rivière Eresma, à plus de cinq kilomètres du site : quelqu’un l’a donc transporté volontairement jusqu’à l’abri.
Sous une tache d’ocre rouge, les chercheurs identifient une empreinte digitale néandertalienne complète
Des analyses multispectrales et une expertise dermatoglyphique, menée avec la police scientifique espagnole, ont révélé une tache d’ocre rouge composée d’argile et d’oxydes de fer. Sous ce pigment se cache une empreinte digitale complète, la plus détaillée jamais identifiée sur un objet aussi ancien.
Selon l’équipe de l’université Complutense de Madrid, cette empreinte digitale appartiendrait à un homme néandertalien âgé de 18 à 25 ans, qui aurait pressé son index droit dans le pigment encore humide. Le geste semble volontaire, isolé, sans lien avec la fabrication d’un outil.
En observant la position du point par rapport aux reliefs naturels de la pierre, certains chercheurs y voient un nez esquissé sur un visage. D’autres restent plus réservés sur cette lecture, mais tous reconnaissent un geste intentionnel, posé avec soin sur un support choisi.
Loin du cliché de la brute épaisse, ce galet suggère un Néandertal capable de pensée symbolique
Longtemps réduit au cliché de la brute sans finesse, Néandertal a vu son image se transformer au fil des découvertes. On sait qu’il enterrait ses morts, maîtrisait le feu et taillait des outils élaborés selon la technique Levallois, déjà présente sur le site de San Lázaro.
Appliquer un pigment sur une pierre sans utilité pratique relève d’un geste que les chercheurs qualifient de symbolique. Cette capacité, longtemps jugée propre à Homo sapiens, semble donc aussi avoir existé chez Néandertal, ce qui brouille la frontière que l’on croyait nette entre les deux espèces.
Face à cette interprétation, plusieurs spécialistes de la préhistoire appellent à la prudence
L’étude, publiée le 5 mai dans la revue Archaeological and Anthropological Sciences, réunit des équipes du CSIC, de l’université Complutense de Madrid et de l’université de Salamanque. L’anthropologue Bruce Hardy confirme l’application intentionnelle de l’ocre et de l’empreinte, sans se prononcer sur une intention artistique précise.
L’archéologue Rebecca Wragg Sykes estime que même si le point rouge est bien symbolique, son interprétation comme visage reste incertaine. Paul Pettitt, de l’université de Durham, y voit surtout un exemple net de l’usage du pigment rouge par les Néandertaliens, sans trancher sur sa signification exacte.
Ce désaccord n’efface pas l’essentiel : l’ocre a été apposé avec intention sur une pierre choisie. Que le geste relève de l’art, d’un marquage ou d’une autre signification perdue, il confirme une gestuelle réfléchie chez Néandertal, à une échelle jamais documentée avec autant de précision.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Catégories: Sciences humaines