En surface, certaines plages d’Alaska semblent avoir oublié la catastrophe de l’Exxon Valdez. Pourtant, sous les galets, du pétrole déversé en 1989 est toujours là. Comment des hydrocarbures ont-ils pu résister pendant près de quatre décennies dans l’un des paysages les plus sauvages d’Amérique ?

Cette nuit de 1989 où un pétrolier a quitté sa route et rencontré le récif de Bligh
Le 24 mars 1989, l’Exxon Valdez quitte le terminal de Valdez chargé de pétrole brut. Pour contourner des glaces, le pétrolier s’écarte de sa route habituelle. Peu après minuit, sa coque rencontre le récif de Bligh. Le navire ne sombre pas : il s’échoue et plusieurs citernes éventrées commencent à vider leur contenu dans la baie.
Près de 11 millions de gallons, environ 42 millions de litres, s’échappent ainsi dans le Prince William Sound. Le NTSB pointera plusieurs défaillances, notamment la fatigue du troisième officier, une charge de travail excessive et le jugement altéré du capitaine par l’alcool. La catastrophe résulte donc moins d’une erreur isolée que d’un enchaînement de décisions.
La marée noire s’étend sur des centaines de kilomètres et frappe une faune exceptionnelle
Dans les jours suivants, le pétrole quitte les abords du récif. Poussé par le vent et les courants, il atteint criques, îles et plages éloignées. Au total, plus de 2 000 kilomètres de littoral sont touchés à divers degrés, transformant une côte spectaculaire en immense laboratoire involontaire des effets d’une marée noire.
Les premières images montrent oiseaux englués et loutres couvertes d’une pellicule sombre. Mais compter les victimes s’avère presque impossible, car beaucoup de carcasses disparaissent en mer. Les estimations retenues par la NOAA évoquent environ 250 000 oiseaux marins, 2 800 loutres de mer, 300 phoques communs et jusqu’à 22 orques tués.
Le choc ne concerne pas seulement la faune visible. Des milliards d’œufs de saumons et de harengs auraient également été détruits. Dans une région où pêche, alimentation et économie locale dépendent intimement de l’écosystème marin, la pollution atteint ainsi toute une chaîne de relations, depuis les organismes microscopiques jusqu’aux communautés humaines.
Sous des plages redevenues propres, des poches de pétrole défient encore les décennies
Le plus étonnant apparaît bien après le nettoyage. En surface, le littoral retrouve progressivement ses couleurs. Pourtant, lorsqu’ils creusent sous certaines plages de galets, les scientifiques découvrent encore du pétrole enfoui. Une étude menée en 2015 en retrouve sur huit des neuf sites revisités, sans changement notable de sa composition depuis 2001.
Ces poches survivent grâce à une sorte de coffre-fort géologique. Des couches de gros galets protègent des sédiments fins peu oxygénés, où les vagues circulent difficilement. Résultat : les microbes capables de dégrader les hydrocarbures travaillent au ralenti. Selon le Trustee Council, la disparition de ce pétrole pourrait être quasiment nulle certaines années.
Trente-sept ans plus tard, l’Exxon Valdez continue encore de servir de laboratoire
La surveillance n’est d’ailleurs pas terminée. Le programme scientifique du Trustee Council couvre encore la période 2022-2026 afin de suivre ces résidus. Les travaux récents indiquent qu’ils diminuent très lentement et restent peu altérés. Bonne nouvelle toutefois : les indicateurs actuels suggèrent que ce pétrole séquestré n’est pas aujourd’hui biodisponible pour la faune.
La catastrophe a aussi transformé la réglementation américaine. Adopté en 1990, l’Oil Pollution Act a renforcé la responsabilité financière après les déversements et accéléré l’abandon des pétroliers à simple coque. La législation américaine a ainsi tiré une partie de ses nouvelles protections d’un accident qui avait exposé brutalement les failles du transport pétrolier.
Reste une leçon moins confortable. Une pollution peut disparaître du regard sans avoir réellement disparu du milieu. Trente-sept ans après l’échouement, certaines molécules venues de l’Exxon Valdez reposent encore sous les galets d’Alaska. À mesure que navigation et exploitation gagnent des régions plus reculées, cette mémoire enfouie pose une question simple : combien de temps dure vraiment une catastrophe écologique ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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