Comment des engrais répandus à des centaines de kilomètres du littoral peuvent-ils finir par asphyxier la mer ? Derrière les eaux tranquilles du Danube se cache une réaction en chaîne spectaculaire, capable de nourrir des algues, d’épuiser l’oxygène et de bouleverser tout un écosystème.

Dans les champs du bassin du Danube commence un voyage que personne ne voit
Tout démarre loin des plages, au milieu des cultures. L’azote et le phosphore favorisent la croissance des plantes, mais une partie échappe aux racines. Pluie après pluie, ces nutriments gagnent fossés, ruisseaux et rivières. Le Danube finit par les collecter sur son immense bassin versant avant de les conduire vers la mer Noire.
Ce transport n’est pas seulement agricole. Les eaux usées et certaines activités industrielles ont également contribué aux apports nutritifs. Selon la Commission internationale pour la protection du Danube, le fleuve reste le principal contributeur fluvial à la pollution nutritive de la mer Noire, même si les quantités transportées ont fortement diminué depuis leurs niveaux historiques.
Lorsque la mer reçoit trop de nourriture, une explosion de vie prépare l’asphyxie
Une fois arrivés en mer, ces nutriments fonctionnent comme un gigantesque engrais liquide. Le phytoplancton profite soudain d’un buffet presque idéal et peut proliférer rapidement. Cette croissance spectaculaire porte un nom : l’eutrophisation. À la surface, l’eau semble parfois incroyablement productive. Sous cette abondance apparente se prépare pourtant un scénario beaucoup moins réjouissant.
Les algues microscopiques finissent par mourir et descendent dans la colonne d’eau. Des bactéries entreprennent alors de dégrader cette matière organique accumulée. Leur travail consomme de l’oxygène dissous. Lorsque l’eau est chaude et stratifiée, le renouvellement devient plus difficile, tandis que la respiration bactérienne continue sans relâche.
Le phénomène a pris des proportions impressionnantes au XXe siècle. Une synthèse scientifique rapporte qu’en 1978, l’hypoxie saisonnière pouvait toucher environ 30 000 km² du plateau nord-ouest. Des communautés de moules et de grandes zones d’algues rouges ont alors été durement atteintes, révélant jusqu’où pouvait aller ce déséquilibre écologique.
Sous 100 mètres, la mer Noire cache déjà un monde presque totalement privé d’oxygène
La mer Noire possède une particularité qui rend cette histoire encore plus saisissante. Ses eaux profondes se mélangent très peu avec celles de surface. Sous environ 100 à 150 mètres, une immense partie du bassin est naturellement dépourvue d’oxygène et contient du sulfure d’hydrogène. Cet environnement profond est incompatible avec la plupart des animaux marins.
L’eutrophisation anthropique ne crée donc pas cette anoxie profonde, nuance essentielle. Elle peut en revanche provoquer une hypoxie saisonnière sur le plateau côtier, là où vivent poissons, mollusques et organismes du fond. Les relevés européens montrent d’ailleurs que la mer Noire demeure l’une des régions européennes les plus touchées par les faibles concentrations d’oxygène.
La surprise vient du retour de l’oxygène, preuve que cette histoire peut encore changer
Tout n’a pourtant pas empiré. Depuis les années 1990, les apports en nutriments ont fortement reculé. La Commission du Danube estime que les émissions ont baissé d’environ 30 % pour l’azote et 50 % pour le phosphore en quinze ans. Avec moins de carburant pour les proliférations algales, certaines zones côtières ont commencé à récupérer.
Une étude publiée en 2026 dans Biogeosciences confirme que le maximum d’eutrophisation du plateau occidental s’est produit durant les années 1980 et 1990, avant une diminution progressive liée aux transformations économiques et aux politiques de réduction des rejets. Des travaux récents observent même des concentrations nutritives proches de niveaux antérieurs aux grands épisodes d’eutrophisation.
Le problème n’a donc pas disparu. Agriculture, eaux usées, réchauffement et stratification continuent d’exercer une pression sur l’oxygène marin, tandis que l’Agence européenne pour l’environnement considère toujours l’eutrophisation comme un enjeu majeur en mer Noire. Mais son histoire apporte une information rare : lorsqu’un continent réduit ses rejets, une mer peut réellement commencer à respirer de nouveau.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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