Des missiles nucléaires capables de traverser un continent, mais des ordres transmis par un système utilisant des disquettes sorties tout droit des années 1970. Jusqu’en 2019, cette étonnante contradiction technologique se cachait dans les infrastructures les plus sensibles de l’armée américaine. Pourquoi avoir attendu si longtemps ?

Sous les plaines américaines, un ordinateur des années 1970 refusait de prendre sa retraite
Dans les installations militaires du Midwest, le décor semblait appartenir à une autre époque. Le Strategic Automated Command and Control System, ou SACCS, reposait sur des ordinateurs IBM Series/1. Ces machines avaient été conçues dans les années 1970. Selon le GAO américain, le système coordonnait pourtant les forces nucléaires des États-Unis. Il concernait les missiles intercontinentaux, les bombardiers et les avions ravitailleurs.
Plus étonnant encore, certaines données étaient stockées sur des disquettes de 8 pouces. Ces grands carrés noirs sont apparus dans les années 1970. Ils pouvaient contenir environ 80 kilooctets, selon le GAO. Cette capacité paraît minuscule aujourd’hui. Pourtant, le SACCS recevait et transmettait des messages militaires extrêmement sensibles.
En 2016, un rapport officiel révèle au grand jour cette étonnante survivance technologique
Le grand public avait déjà aperçu ces machines dans un reportage de 60 Minutes, diffusé en 2014. Mais un rapport du Government Accountability Office, publié en mai 2016, change la portée de cette révélation. L’organisme contrôlait alors plusieurs systèmes fédéraux devenus difficiles à maintenir.
Le SACCS figurait parmi les exemples les plus spectaculaires. Le GAO confirmait l’utilisation d’un IBM Series/1 vieux de plusieurs décennies. Le système employait aussi des disquettes 8 pouces. L’armée prévoyait de moderniser le stockage et plusieurs terminaux avant la fin de l’exercice fiscal 2017. Un renouvellement plus large devait suivre.
Le problème dépassait l’image d’une disquette géante près d’un missile nucléaire. Les technologies anciennes nécessitent des composants devenus rares. Les fournisseurs ont parfois disparu. Les compétences techniques se transmettent aussi plus difficilement. Lorsqu’une pièce tombait en panne, certains techniciens intervenaient directement sur les circuits. Ils ne pouvaient pas toujours remplacer le module.
Ce système préhistorique possédait pourtant un avantage que les ordinateurs modernes ont perdu
Pourquoi ne pas avoir remplacé immédiatement cet équipement ? Son archaïsme cachait un paradoxe. Le lieutenant-colonel Jason Rossi dirigeait une unité chargée du SACCS. En 2019, il expliquait que l’âge du système renforçait sa sécurité. Le réseau n’avait pas d’adresse IP. Une attaque à distance devenait donc beaucoup plus difficile.
Cette isolation ne rendait pas l’infrastructure invulnérable. Elle réduisait toutefois sa surface d’attaque. Les équipements modernes restent souvent connectés à plusieurs réseaux. Le SACCS échappait à cette exposition permanente. Son matériel était contraignant, mais aussi prévisible et maîtrisé. Dans ce cas précis, la vétusté devenait presque une protection.
En juin 2019, les dernières disquettes disparaissent sans révolutionner tout le système
La mutation intervient finalement en juin 2019. Selon les responsables de l’US Air Force cités par C4ISRNET, les anciens lecteurs sont remplacés. Une solution numérique à semi-conducteurs prend leur place. Elle augmente la capacité de stockage des messages. Elle accélère aussi leur traitement, sans bouleverser toute l’architecture.
Les disquettes disparaissent, mais pas le SACCS. En mars 2020, l’Air Force expliquait encore que son cœur informatique fonctionnait depuis plus de quarante ans au même endroit. L’installation devait rejoindre un nouveau centre de données à Offutt Air Force Base. La modernisation nucléaire avance rarement à la vitesse d’un smartphone.
Cette histoire rappelle une réalité des infrastructures critiques : le plus récent n’est pas toujours le plus sûr. Une technologie moderne peut supprimer certaines faiblesses. Elle peut aussi créer de nouvelles dépendances. Derrière ces disquettes se cache donc une question actuelle : jusqu’où moderniser un système lorsque son isolement participe à sa défense ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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