Née dans les bouleversements de l’Italie du XIXe siècle, Cosa Nostra n’a jamais été une simple bande de criminels. Comment cette organisation rurale, longtemps invisible, a-t-elle bâti un pouvoir capable de contrôler des villes, des marchés internationaux et même de déclarer la guerre à l’État ?

Naissance de Cosa Nostra dans la Sicile post-unification et vide laissé par l’État
Lorsque l’Italie s’unifie en 1861, la Sicile reste une terre profondément instable. L’administration du nouveau royaume peine à protéger les propriétés et à faire respecter la justice. Dans les campagnes, des groupes d’hommes armés proposent alors leur propre protection, parfois contre des menaces qu’ils organisent eux-mêmes. La peur devient peu à peu une activité rentable.
Le mot « mafia » apparaît publiquement dans les années 1860, notamment après le succès d’une pièce populaire sicilienne. Mais l’organisation existe déjà sous d’autres formes. Selon l’encyclopédie Treccani, des autorités évoquent dès 1838 des fraternités criminelles capables de soudoyer, d’intimider et de dissimuler leurs membres derrière un silence collectif.
Des agrumes de Palerme aux réseaux de pouvoir, la mafia structure son emprise durable
Le décor originel surprend. Cosa Nostra ne grandit pas uniquement dans des villages misérables, mais aussi autour des riches plantations d’agrumes de Palerme. Citrons et oranges partent alors vers toute l’Europe comme produits de luxe. Contrôler un verger, ses gardiens ou son accès à l’eau revient à contrôler une véritable fortune agricole.
Les premiers clans agissent comme des courtiers violents. Ils règlent les conflits, surveillent les ouvriers, imposent des intermédiaires et prélèvent une part des bénéfices. Cette domination ne repose pas seulement sur les armes. Elle s’appuie aussi sur des relations avec des propriétaires, des fonctionnaires et certains élus, ce qui crée une zone grise où intérêts légaux et activités criminelles s’entremêlent.
L’omertà complète le dispositif. Elle ne relève pas d’une tradition culturelle figée, mais d’une règle que la menace entretient. Témoigner peut coûter un emploi, une maison ou la vie. Derrière l’image folklorique de l’homme d’honneur, l’organisation impose une structure territoriale hiérarchisée et transforme la violence ciblée en outil de contrôle social.
La montée des profits mafieux et la guerre interne des clans Corleonesi en Sicile
Après la Seconde Guerre mondiale, l’urbanisation et les liens avec les États-Unis changent l’échelle du phénomène. Contrebande de cigarettes, spéculation immobilière puis trafic d’héroïne enrichissent rapidement les familles siciliennes. Palerme devient un centre d’un commerce transatlantique où les profits atteignent des millions de dollars, loin des anciennes extorsions rurales.
Au début des années 1980, les Corleonesi de Salvatore Riina lancent une offensive pour prendre le contrôle de Cosa Nostra. La deuxième guerre mafieuse provoque plusieurs centaines de morts, parfois plus d’un millier selon les estimations. Les rivaux disparaissent, mais aussi leurs proches, leurs alliés et ceux qui pourraient un jour réclamer une vengeance.
Face au carnage, des magistrats comprennent que les meurtres s’inscrivent dans une logique organisée. Giovanni Falcone et Paolo Borsellino rassemblent les dossiers, suivent les circuits financiers et exploitent les révélations du repenti Tommaso Buscetta. En 1986, ils ouvrent le maxi-procès de Palerme, qui juge 475 accusés dans une salle spécialement construite.
Le maxi-procès et la riposte violente qui secoue l’État italien et ses conséquences durables
Pour la première fois, la justice italienne met en évidence une structure coordonnée appelée Commissione, qui arbitre les décisions entre familles. En 1992, les juges confirment massivement les condamnations. Cosa Nostra réagit alors par la terreur : des hommes assassinent Giovanni Falcone le 23 mai à Capaci avec son épouse et trois policiers, puis Paolo Borsellino meurt le 19 juillet dans l’attentat de la via D’Amelio.
Les attentats de 1993 à Florence, Milan et Rome montrent une organisation prête à frapper le patrimoine culturel et des civils pour faire pression sur l’État. Pourtant, cette stratégie accélère la mobilisation antimafia. Arrestations, témoignages de repentis, confiscations de biens et surveillance financière affaiblissent progressivement le pouvoir militaire des clans.
Cosa Nostra n’a cependant pas disparu. La Direction d’enquête antimafia italienne documente encore ses transformations et ses investissements dans l’économie légale. Moins spectaculaire, elle privilégie désormais les affaires, les prête-noms et le blanchiment. Son histoire rappelle ainsi une réalité dérangeante : une mafia devient parfois plus difficile à combattre lorsqu’elle cesse de faire du bruit.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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