Treize fragments de poterie suffisent parfois à déplacer une histoire. En Pologne, des analyses chimiques menées sur des récipients très anciens révèlent des boissons fermentées proches de la bière, préparées bien avant les premières cultures céréalières attestées localement.

Une trace d’alcool vieille de 4 500 ans retrouvée dans des poteries polonaises issues de deux sites archéologiques
Les fragments proviennent de deux sites, Supraśl et Skrzeszew, situés entre la plaine nord-podlachienne et la plaine de Mazovie. L’étude associe ces objets à la culture des vases campaniformes, reconnaissable à ses récipients en forme de cloche diffusés en Europe il y a plusieurs millénaires.
Dariusz Manasterski, Katarzyna Januszek, Angelina Rosiak, Aleksandra Cetwińska et Joanna Kałużna-Czaplińska publient ces résultats dans Archaeometry. Science in Poland les a relayés en mai 2026 avec un point clair : ce sont les plus anciennes traces chimiques connues d’alcool fermenté dans cette région.
Le mot bière demande pourtant une nuance. Les résidus évoquent une boisson à base de céréales, mais pas une pinte moderne filtrée et standardisée. Les auteurs parlent aussi de mélanges plus complexes, proches du Nordic grog, une boisson fermentée pouvant mêler céréales, fruits, miel ou aromates.
Comment des molécules minuscules piégées dans la céramique permettent d’identifier une boisson fermentée
Une poterie ancienne fonctionne un peu comme une éponge cuite. Quand un liquide y séjourne, une partie de ses composés pénètre dans la matière poreuse. Des milliers d’années plus tard, les archéologues peuvent encore y chercher des résidus organiques, c’est-à-dire des traces chimiques venues du vivant.
L’équipe a réduit des prélèvements en poudre puis utilisé la chromatographie en phase gazeuse couplée à la spectrométrie de masse. Cette méthode sépare les molécules puis les identifie, comme un tri postal à l’échelle chimique. Elle a repéré acides lactique et acétique, marqueurs liés à la fermentation.
Pourquoi les traces de blé et d’orge suggèrent des échanges anciens avant les cultures locales connues
Le détail le plus parlant vient des céréales. Les analyses signalent des composés compatibles avec le blé et l’orge, alors que les premières preuves de culture céréalière connues dans cette zone remontent à la fin de l’âge du bronze, donc plus tard que ces poteries.
Cette chronologie ouvre une piste concrète. Les matières premières nécessaires à la boisson ont pu venir d’autres régions, notamment de zones où l’agriculture était déjà installée. Les chercheurs citent l’idée d’échanges avec Kujawy ou la terre de Chełmno, plus au sud-ouest.
Des boissons fermentées probablement liées aux rites sociaux et funéraires des communautés préhistoriques
Les récipients ne viennent pas d’un simple contexte domestique. À Supraśl, les objets se rattachent à des pratiques rituelles de la culture campaniforme. Cette dimension compte, car boire ensemble pouvait marquer une alliance, accompagner un mort ou donner du poids à une cérémonie collective.
Un réseau d’échanges ne laisse pas toujours une route tracée au sol. Il peut apparaître dans un vase, un grain importé, une recette partagée ou une habitude rituelle. Ici, les biomarqueurs, ces signatures chimiques associées à certains aliments, jouent le rôle d’un ticket de transport invisible.
Les auteurs restent prudents sur la recette exacte. Ils signalent au moins neuf récipients ayant contenu des boissons fermentées et un autre fragment plus tardif lié à la culture de Trzciniec. Entre les deux contextes, l’usage rituel de l’alcool semble avoir laissé une trace chimique mesurable sur 13 vases.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Source: geo.fr
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