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Comment les robots de science-fiction nous réaprennent notre humanité

Comment les robots de science-fiction nous réaprennent notre humanité

Ray Bradbury disait que « La science-fiction est la littérature la plus importante de l’histoire parce qu’elle est l’histoire des idées, l’histoire de nos civilisations naissantes… ». En effet, la force de la science-fiction réside dans sa capacité à créer des modèles sociétaux et des figures proches des nôtres, tout en restant focalisée sur l’exploration des possibles. La crédibilité des mondes sortis tout droit de l’imaginaire des auteurs de science-fiction nous permet de toujours ramener la réflexion énoncée à notre réalité. Cependant, le fait d’insérer cette réflexion dans un monde fictif nous permet de pousser toujours plus loin la pensée, bien plus loin que si le cadre de l’histoire était pleinement réaliste.

La figure du robot ou de l’androïde, robot d’apparence humaine, est omniprésente dans l’univers littéraire et cinématographique de la science-fiction. Elle amène les publics à s’identifier à un support fictif qui leur ressemble sans pour autant les épouser parfaitement. Le robot suggère ainsi un questionnement sur la nature humaine qui, malgré le dépassement qu’il implique, reste intelligible.

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CROIRE EN L’HUMANITÉ POTENTIELLE DU ROBOT

Malgré les avancements considérables de la robotique, les robots restent aujourd’hui considérés comme de simples machines. Les progrès faits en matière d’intelligence artificielle laissent cependant espérer que les robots puissent être amenés à se complexifier au fil du temps. Mais au-delà de la science, le robot représente un objet de croyance dans l’imaginaire commun.

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Frédéric Lambert, sémiologue et professeur à l’Institut Français de Presse, explique que nous vivons en permanence au contact des croyances car ce sont elles qui organisent les récits de la vie en commun et permettent le vivre ensemble. Il est important de s’investir dans les croyances tout en gardant à l’esprit qu’elles résultent de discours et de construits orientés vers le croire. « Je sais bien mais quand même », affirme-t-il ; je sais bien que tout est artifice mais quand même j’y crois. Nul n’est naïf face aux croyances et pourtant tout le monde y croit, c’est ce qui permet de s’investir dans les récits médiatiques et fictifs sans s’y perdre.

Penser l’avenir et la nature des robots, c’est se mettre à nouveau dans la peau du croyant. Je sais bien que les robots sont des machines programmées par l’Homme, mais je crois quand même qu’ils pourraient développer des signes d’humanité. Cette posture est générée par le besoin de comprendre qui nous sommes et ce que nous sommes à travers la figure du robot.

Un robot via Depositphotos
Un robot via Depositphotos

 

LA CONSCIENCE DE SOI RÉAFFIRMÉE COMME UN CRITÈRE D’HUMANITÉ

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La conscience de soi est au centre de « Blade Runner », film culte de Ridley Scott qui raconte l’histoire des « réplicants », androïdes condamnés à servir les hommes dans une société post apocalyptique aux accents cyber-punk. Les « réplicants » se considèrent comme des sujets pensants et conscients :
 « Roy Batty : Nous ne sommes pas des robots, Sebastian, mais des êtres vivants. Pris : Je pense, Sebastian, donc je suis. » (Blade Runner). De même, le héros chargé de traquer les androïdes échappés des colonies martiennes se prénomme Rick Deckard, en référence à René Descartes.

Malgré toutes les incertitudes qui nous entourent, René Descartes pense que la conscience du doute est la preuve de l’existence du sujet pensant. D’après lui, le doute est produit par la pensée or si la pensée est possible, c’est que le sujet existe. Ma pensée me permet de prouver que je suis une réalité pensante, mais me permet-elle de prouver ce que je suis ? Assurément pas, c’est pourquoi des robots pensants pourraient être assimilables au seul sujet pensant que nous connaissons pour l’instant : l’Homme.

L'androïde Roy Batty dans Blade Runner
L’androïde Roy Batty dans Blade Runner

N’ayant qu’un seul référentiel en la matière, nous pourrions dire que de tels robots sont pourvus d’humanité, mais le fait de penser ne nous permet pas plus que les robots de savoir qui nous sommes, la pensée ne fait que rappeler que nous sommes. L’éveil des robots à la conscience dans les œuvres de fiction permet donc de réaffirmer celle-ci comme support de notre humanité.

QUESTIONNER LA NATURE DE NOTRE HUMANITÉ

Les robots nous permettent dans un premier temps de questionner la nature de notre humanité. 
Isaac Asimov, écrivain de science-fiction et père des 3 lois de la robotique a écrit un grand nombre de nouvelles et romans à propos des robots qui s’insère tous dans « le cycle des robots », son œuvre majeure avec « le cycle Fondation ».
 Les robots d’Asimov sont dotés d’un cerveau positronique qui présente des caractéristiques et des connexions similaires aux nôtres.

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Cependant, ces derniers ne disposent pas de leur libre arbitre, 3 lois sont inhérentes à leur programme :
 « Un robot ne peut porter atteinte à un être humain, ni, restant passif, permettre qu’un être humain soit exposé au danger. » 
« Un robot doit obéir aux ordres que lui donne un être humain, sauf si de tels ordres entrent en conflit avec la Première loi. » 
« Un robot doit protéger son existence tant que cette protection n’entre pas en conflit avec la première ou la deuxième loi. »

Le robot se trouve sans cesse confronté à 3 devoirs : la protection de l’être humain, la satisfaction des ordres qui lui sont donnés et sa propre protection. L’art d’Asimov réside dans la rédaction d’intrigues au sein desquelles ces trois lois entrent en conflit, soit entre elles, soit avec le processus d’humanisation latent des robots qui caractérise l’œuvre, jetant ainsi un doute sur la nature du robot. En effet, la question est toujours la même : les actions du robot émanent-elles d’une volonté consciente animée par des sentiments ou sont-elles simplement le résultat de l’application des lois ?

A titre d’exemple, nous pouvons questionner le comportement du robot Tony dans la nouvelle « Satisfaction garantie » tirée du recueil « Un défilé de robots ». Mme Belmont tombe amoureuse de son robot Tony, mais ce dernier initialement attitré aux tâches ménagères semble l’aimer en retour. L’amour du robot est-il issu de sentiments réels ou trouve-t-il sa source dans l’application de la première loi, qui lui dicte de ne pas blesser Mme Belmont ?

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La même question se pose avec le robot Robbie qui entretient une relation fusionnelle avec l’enfant dont il est la nounou. Lors d’une visite à l’US robot, l’entreprise de fabrication des robots, Robbie sauve l’enfant qui manque de se faire heurter par un chariot. Même si Robbie était programmé pour gérer cette visite, la façon dont il s’est précipité sur l’enfant pour le sauver, compte tenu de leur relation, pourrait impliquer l’existence de sentiments à son égard.

Les conflits de lois peuvent être bien plus complexes que les cas énoncés, mais à chaque fois les thèmes abordés sont les mêmes : Un cerveau positronique peut-il développer une conscience ou des sentiments au même titre qu’un cerveau fait de matière carbone ? Si oui, il faut partir du principe que l’humanité est une substance qui dépasse l’être humain, on peut alors se demander quelle est la nature de ce que certains verront comme une conscience et d’autres comme une âme. Et bien sûr, si l’Homme peut créer une conscience artificielle, cela fait-il de lui un Dieu ? L’existence de l’intelligence artificielle permet de réfléchir sur la nature humaine pour mieux saisir sa singularité comme ses variations.

 

DÉCONSTRUIRE NOTRE HUMANITÉ

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Data dans Star Trek TNG

La science-fiction met en œuvre de nombreuses créatures, entités, robots, extraterrestres qui nous font réfléchir sur ce que c’est que d’être humain. Cela permet d’une part de relativiser notre condition dans l’univers et d’autre part d’en apprendre plus sur nous-même. Bien que forgée dans l’expérience et l’existence, notre humanité nous paraît tellement naturelle que l’on oublie souvent ce qui nous constitue. Quand un robot s’humanise au contact des hommes, l’humanité se construit et se déconstruit sous nos yeux, il nous devient alors possible d’en comprendre les mécanismes et de mieux nous connaître.

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Le lieutenant commander Data, androïde et personnage phare de la série Star Trek TNG décrit ainsi son rapport à l’autre : 
 »En faisant l’expérience de données sensorielles, je remarque que mes relais synoptiques commencent à s’y accoutumer. Par la suite ces données sont anticipées et provoquent un manque en cas d’absence ». (Star Trek TNG : La flèche du temps 1ère partie) 
Cette définition très technique des sentiments ne fait que déconstruire les différentes phases du processus d’attachement. L’expérience du réel permet de tisser des liens avec les autres. Ce n’est qu’après avoir singularisé ses proches par le cœur ou la pensée qu’on éprouve la peur de les perdre ou le manque en leur absence.

Asimov rappelle à travers ses héros que la création est la faculté humaine par excellence. R. Daneel Olivaw, robot récurrent dans ses romans, ressent et réfléchit comme un être humain, il parvient à déduire la loi zéro, c’est-à-dire qu’il étend les 3 lois de la robotique à « l’idée homme » alors que celles-ci ciblent l’individu fait de chair et d’os. Le robot parvient alors à modifier son programme comme nous donnerions naissance à une pensée.

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Par ailleurs Andrew, « l’Homme bicentenaire » d’Isaac Asimov dédie sa vie à forger son humanité, mais il lui faut renoncer à son immortalité pour être officiellement reconnu en tant qu’homme car la finitude est un des caractères premiers de la condition humaine. La fragilité de l’éphémère, la certitude que la vie doit avoir un commencement et une fin, mais aussi la peur de la mort sont autant de sensations typiquement humaines éprouvées par les « réplicants » dans le film « Blade Runner ». Roy Batty maudit ainsi les hommes d’avoir programmé sa fin : « Je veux plus de vie, père ». (Blade Runner)

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Le cas de « Blade Runner » est intéressant car le livre et le film n’abordent pas les androïdes de la même façon même si au fond il s’agit toujours de comprendre notre humanité. Là où le film tente de démontrer que les androïdes sont pourvus d’humanité, le roman retrace la façon dont son héros, Rick Deckard retrouve son humanité auprès d’androïdes qui en sont dépourvus.

L’intrigue se déroule dans un futur aseptisé où le seul moyen d’éprouver des sentiments est de se connecter à une boite à empathie. Le roman assume ici clairement que les androïdes servent à illustrer la reconquête de l’humanité d’un homme qui en est privé. 
Il permet aussi à l’instar de l’excellent film « Her » de revenir sur le rapport de l’Homme au robot et de se demander s’il est possible d’éprouver des sentiments amoureux pour une intelligence différente de la nôtre.

 

LE BESOIN D’UNE ENTITÉ SUPÉRIEURE : COMPRENDRE NOTRE RAPPORT À DIEU

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La relation qui unit l’homme au robot permet également de questionner notre rapport à Dieu. Nous avons vu comment Roy Batty reprochait à son créateur d’avoir programmé sa fin. C’est une question que tout le monde s’est posée un jour ou l’autre, s’il existe un Dieu alors pourquoi a-t-il créé des hommes imparfaits voués à s’éteindre ? Comme beaucoup d’entre nous, Roy a le sentiment d’avoir été jeté dans le monde ; il porte littéralement les stigmates de la condition humaine au moment de sa mort et se compare à un ange déchu.

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Les hommes ont toujours eu besoin des croyances pour parer à la souffrance et à l’inexplicable. D’après Freud, les hommes renoncent à leur toute puissance parce qu’ils ont besoin d’être consolés de la certitude de la mort. Si le respect des normes divines encadre la liberté humaine, elle garantit également la protection de Dieu. La figure divine maintient ainsi le besoin de sacré et de valeurs collectives nécessaires à toute société. Tout comme Dieu est là pour nous, nous sommes là pour les robots. Les humains asservissent les robots de la même façon que les hommes se posent des limites culturelles et morales quand ils pratiquent une religion. En échange, les hommes créent et entretiennent les robots comme nous pensons être créés et sauvés par Dieu.

On peut cependant se dire que des robots pensants ne voudraient pas admettre que nous sommes leurs créateurs, tout comme nous avons besoin de fantasmer l’idée d’un Dieu parfait pour justifier notre existence imparfaite. Dans sa nouvelle « Raison », tirée du 1er tome du cycle des robots, Asimov met en scène un robot, Cutie, qui refuse de reconnaître les techniciens arrivés sur la station spatiale comme ses maîtres.

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Le robot ne peut admettre qu’il est le fruit de la création des hommes qui en plus d’être imparfaits, sont moins performants que les robots. Comme pour nous, seul un être parfait et insondable peut contenir le mystère de la création.Pourtant les créatures ne devraient pas avoir honte de ce qu’elles sont. Les créateurs devraient plutôt admirer leurs créatures et les créatures de leurs créatures, parce que nous nous transcendons dans la création. L’héritage que nous laissons ne se résume pas à la simple reproduction, nous sommes les maillons du monde, les maillons du mieux…

 

LE LIBRE ARBITRE : EST HUMAIN QUI LE VEUT

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Beaucoup de robots sont privés du libre arbitre et démontrent leur humanité autrement que par des actions pleinement libres. Cependant l’affirmation de l’identité humaine par de nombreux robots rappelle l’idée que nous ne sommes ni plus moins que l’ensemble de nos choix et actions.

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Pour Jean-Paul Sartre, la liberté est inhérente à la nature humaine, c’est pourquoi « l’existence précède l’essence ». Selon sa conception des choses, nous n’existons pas réellement en tant qu’être humain à notre naissance. C’est la vie que nous menons et les choix que nous faisons qui font de nous ce que nous sommes. Ainsi l’essence d’un homme n’est véritablement figée qu’au jour de sa mort. Nous sommes libres de notre devenir, c’est la seule justification de notre existence. L’homme est un projet en construction qui ne connaît d’autre fin que la mort, il cherche perpétuellement à se transcender sans jamais assouvir sa soif de vie, de mieux, de rêve et d’ailleurs.

Par conséquent si les robots souhaitent être humain, il leur suffit d’agir comme tel. Nous avons vu de quelles façons les « réplicants » revendiquaient leur humanité. Data aussi a choisi d’être humain, qui pourrait bien l’empêcher de l’être ? 
 » J’ai choisi de croire que j’étais une personne, que j’avais le potentiel pour devenir plus qu’un ensemble de circuits et de sous-processeurs.  » (Star Trek TNG : Héritier légitime)

 

PRÉVENIR LES DÉRIVES DE LA TECHNOLOGIE

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La mise en scène du robot dans les œuvres de fiction permet aussi de dénoncer les dérives aliénantes du monde moderne, une thématique récurrente du genre. Il ne s’agit alors plus de comprendre l’homme mais de critiquer l’usage abusif qu’il fait des technologies et dans le cas des robots, de dénoncer l’aliénation de l’humain par l’homme. Les progrès de l’intelligence artificielle impliquent ainsi que l’usage d’un robot doit cesser là où commence sa conscience. On se souviendra toujours de David, le petit « mécha » de « AI Intelligence artificielle », programmé pour vouer un amour sans limites à des parents humains qui ne peuvent l’aimer de manière authentique et constante en retour.

La question de l’humanité des robots ne cesse d’alimenter nos univers de fiction de Blade Runner à Westworld, la toute nouvelle série HBO (dans un futur proche, les hommes ont des droits illimités sur les androïdes qui peuplent un parc d’attraction conçu pour revivre les temps forts de la conquête de l’Ouest). 
Mais tous « ces plaisirs violents ont une fin violente », les mots de Shakespeare semblent sonner comme une prophétie pour tous ces robots pris au piège des fantasmes des hommes.

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