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Les humains sont la seule espèce à prendre du plaisir à se punir entre eux et Internet exacerbe cette méchanceté

haine-internet-twitter-une Une femme effrayée par son ordinateur via Shutterstock

Porteur d’innombrables innovations, Internet a aussi quelques aspects négatifs. Parmi ceux-ci, le déferlement de haine que permettent les réseaux sociaux, et l’un d’eux en particulier : Twitter. SooCurious tente de vous expliquer les raisons de cette détestation en ligne.

Les humains sont la seule espèce qui prend plaisir à punir leurs congénères, comme l’explique Nichola Raihani, une psychologue qui étudie la coopération humaine à l’University College de Londres : « Il semble que nos cerveaux sont câblées pour apprécier punir les autres. » Ainsi, même les chimpanzés, nos plus proches cousins, ne montrent d’indignation morale. Mais cette caractéristique humaine, si elle est propre à notre espèce, n’en demeure pas moins un mystère de l’évolution. Car en toute logique, condamner moralement de parfaits étrangers pourrait être considéré comme dangereux, puisque les personnes que nous invectivons pourraient riposter et nous faire du mal, et donc, menacer notre survie à long terme.

Shutterstock-honte Un jeune homme conspué par ses pairs via Shutterstock

L’évolution, comme décrite par Darwin, favorise l’intérêt personnel. Les interventions morales sur Internet envers un tiers, potentiellement dangereuses, peuvent donc être perçues, en quelque sorte, « comme sauter d’une falaise » selon Raihani et on pourrait ne pas s’attendre à ce que « ce type de comportement reste dans les générations pendant très longtemps » selon la psychologue. Pourtant, il s’agit d’une caractéristique déterminante de l’humanité, notre système de justice étant effectivement construit autour des jurys, qui reposent ni plus ni moins que sur la punition de tiers.

Des études de neuro-imagerie montrent que punir active chez l’Homme les voies de récompense du cerveau, impliquant qu’un individu se sent bien lorsqu’il a corrigé un pair. Plusieurs expériences ont donc tenté d’expliquer ce comportement contre-évolutif. L’une d’elles, réalisée en 2014 par l’université de New York, visait à déterminer les circonstances dans lesquelles des individus choisissaient d’autres options que la punition après avoir été témoins d’un acte répréhensible. Ainsi, au cours d’un jeu qui impliquait de répartir 10 $ entre quelques personnes, il fut donné aux participants la possibilité de punir les égoïstes, ceux qui avaient pris plus d’argent pour eux-mêmes, ou juste d’indemniser la victime. Finalement, un curieux schéma émergea.

 

Charles Darwin 

Charles-Darwin

Au cours de l’expérimentation, lorsque les participants eux-mêmes étaient victimes d’une injustice, ils étaient moins susceptibles de punir. Mais quand ils choisissaient la sentence au nom d’une autre personne lésée, ils s’orientaient systématiquement vers l’option la plus lourde à attribuer au fautif. « C’est tellement contre-intuitif pour l’Homme », selon Oriel FeldmanHall, l’auteure principale du rapport de l’étude. « Pourquoi seriez-vous capable de tendre l’autre joue quand vous êtes la victime, mais ne seriez-vous pas capable de le faire quand vous décidez pour une tierce partie ? »

Une explication possible serait que lorsqu’un crime arrive à une personne, il nous est plus abstrait. Et face à l’abstrait, nous retombons dans les raccourcis mentaux, dans ce cas, celui qui veut que « le crime soit puni ». Lorsque nous sommes la victime d’une injustice, notre pensée est sans doute plus nuancée, plus réfléchie. Mais une autre recherche suggère une autre hypothèse : « L’idée de base est que les gens punissent l’égoïsme pour transmettre aux autres le sentiment qu’ils sont dignes de confiance », selon Jillian Jordan, chercheuse en psychologie à l’université Yale. Ainsi, lorsque nous punissons une défaillance morale, nous émettons le fait que nous sommes nous-mêmes moraux, bons, et il s’agirait donc d’une façon de gagner la confiance des autres.

 

Jillian Jordan

Jillian-Jordan

Jillian Jordan et ses collègues ont créé un jeu expérimental pour teste ce principe. Comme l’expérience de FeldmanHall, celle-ci impliquait la distribution d’argent entre quelques joueurs. Au cours de la première étape, un joueur se voyait donner de l’argent à partager avec un autre. Le premier participant pouvait alors, soit être juste et diviser le total, soit être égoïste. Dans le même temps, un troisième joueur assistait à cette interaction et avait la possibilité, le cas échéant, de punir le premier joueur d’avoir agi égoïstement.

Ce que Jordan a constaté est que les punisseurs tiers, les troisièmes joueurs, seraient considérés comme plus dignes de confiance et les joueurs spoliés les récompenseraient d’ailleurs avec de l’argent quand on leur en donnerait l’occasion. Ce que cela suggère, c’est qu’il existe une récompense à punir au nom des autres, ce qui peut être vu comme une clé évolutive des techniques de survie. Jillian Jordan souligne d’ailleurs que les gens ne sont pas purement égoïstes ou malhonnêtes quand ils expriment l’indignation morale au nom des autres et qu’« ils ressentent vraiment l’outrage moral ». Mais cette recherche permet de préciser pourquoi cet instinct est survenu : c’est une manière de démontrer notre moralité.

Gens-choqués-shutterstock Des personnes choquées via Shutterstock

L’indignation morale n’est pas la seule façon de paraitre digne de moralité. Jillian Jordan et ses collègues ont ainsi constaté que lorsque les joueurs avaient d’autres façons de démontrer leur moralité, comme par des actions altruistes, leur besoin de punir diminuait. En revanche, cela n’explique pas complètement pourquoi l’indignation morale est si importante sur Internet et donc, dans notre vie quotidienne.

Il est vrai que notre désir de punir ne suit pas toujours un schéma logique, comme c’est le cas des personnes qui conspuent des athlètes ou entraineurs devant leur télévision, par exemple. En revanche, David Rand, un des chercheurs de l’expérience de Jillian Jordan, rappelle que « si une des sources de notre indignation morale est le désir d’exposer notre propre bonté, alors cela nous aide à comprendre pourquoi cette même indignation morale peut être excessive ».

Shutterstock-réseaux-sociaux Les principaux réseaux sociaux via Shutterstock

Twitter, en ce qui concerne l’humiliation publique, peut s’apparenter à une boite de Skinner, un dispositif expérimental inventé par un chercheur du même nom dans les années 1930 pour l’étude des mécanismes de conditionnement et qui testait les capacités de rongeurs ou de pigeons à réagir à un stimulus qui le conditionnait. Ainsi via les réseaux sociaux, et plus spécifiquement Twitter, nous pouvons continuer à appuyer sur le levier (l’expression de notre haine sur Internet) de la boite, sans crainte réelle de représailles. En échange de cette moralisation affichée de certains propos, nous obtenons quelques points de moralité du reste de la communauté.

La vitesse à laquelle les informations circulent sur le net pourrait aussi contribuer à la volonté des gens de conspuer leur prochain. Ainsi, dans les expériences où les chercheurs introduisent un retard temporal entre le fait d’assister à une action répréhensible et sa sentence, « le temps diminue le désir de punir » tel que l’explique FeldmanHall. Cela suggère donc que si nous prenons plus de temps pour délibérer de l’action effectuée par un fauteur, nous devenons plus tolérants vis-à-vis de celui-ci.

Shutterstock-honte-internet Un jeune homme est conspué sur Internet via Shutterstock

La moralité en tant qu’instinct (celui de se faire accepter de la communauté) a tout de même ses intérêts. Elle nous permet par exemple de prendre la défense du faible et de l’opprimé et nous fait corriger les torts que nous constatons dans notre environnement. Elle a par exemple donné lieu à un nouveau mode d’activisme qui peut rallier des centaines de milliers d’internautes en quelques heures seulement. Reste que sur la toile, nos instincts moraux peuvent entrainer quelques tollés. Internet est ainsi devenu « ce forum qui prend notre volonté de punir et l’amplifie, conduisant à une réaction collective excessive dans certains cas, car chaque individu peut exprimer son point de vue » spécule Jillian Jordan. « Quand vous mettez tout cela ensemble, vous obtenez un mentalité de foule », selon la chercheuse.

Ces explications sur les raisons qui poussent certains à conspuer leurs pairs apportent un éclairage intéressant sur les comportements humains et leur exagération sur Internet. Ces agissements haineux n’en restent pas moins outrageants, voire dangereux lorsqu’ils détruisent la réputation de certaines personnes. Si les réseaux sociaux et les comportements qu’ils induisent vous intéressent, découvrez également en quoi ils sont plus addictifs que le sexe, l’alcool ou la cigarette.

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— Philippe Noiret