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Une centrale hydroélectrique a changé le destin de l’étang de Berre, et ses effets persistent encore

Une rivière détournée, une lagune transformée et soixante ans de conséquences écologiques : derrière les eaux tranquilles de l’étang de Berre se cache une expérience grandeur nature. Comment un ouvrage hydroélectrique construit en 1966 a-t-il pu modifier durablement tout un écosystème méditerranéen ?

Vue de l’étang de Berre près de Saint-Chamas montrant la rencontre entre une eau douce chargée en limons et l’eau bleue de la lagune, avec le canal EDF et des infrastructures en arrière-plan.
À Saint-Chamas, les eaux limoneuses issues de la Durance se mêlent à celles de l’étang de Berre, illustrant l’impact durable des rejets hydroélectriques sur la lagune – DailyGeekShow.com / Image Illustration

En 1966, l’eau de la Durance prend soudain un chemin que la nature n’avait jamais prévu

À première vue, l’étang de Berre ressemble à une vaste mer intérieure provençale. Pourtant, son fonctionnement change radicalement en 1966. Cette année-là, la centrale hydroélectrique de Saint-Chamas entre en service. Dès lors, le canal EDF commence à restituer l’eau de la Durance, après un long parcours à travers plusieurs aménagements.

Très rapidement, le changement s’impose. En effet, la lagune salée reçoit désormais des centaines de millions de mètres cubes d’eau douce venus d’un bassin qui ne l’alimentait pas naturellement. Aujourd’hui encore, les rejets peuvent atteindre 1,2 milliard de mètres cubes par an, tout en transportant des limons issus de la Durance.

Il aura fallu des pêcheurs et l’Europe pour imposer des limites aux rejets de la centrale

Depuis les berges, le bouleversement reste discret. Pourtant, sous la surface, la dynamique change profondément. L’eau douce, moins dense, reste en surface, tandis que l’eau salée, plus lourde, s’enfonce. Ainsi, une stratification de la colonne d’eau s’installe et limite fortement les échanges verticaux.

Lorsque cette séparation persiste, les conséquences deviennent lourdes. Peu à peu, les fonds marins s’asphyxient, car l’oxygène ne circule plus correctement. De ce fait, des épisodes d’anoxie apparaissent. En 2018, une crise majeure touche plus de 90 % de l’écosystème, entraînant une forte mortalité de coquillages, d’invertébrés et un recul des herbiers.

Cependant, ce déséquilibre ne dépend pas uniquement des volumes d’eau. En réalité, la température, le vent, les apports nutritifs et la salinité interagissent en permanence. Ainsi, l’étang peut rester stable pendant des mois, puis basculer brutalement lorsque plusieurs facteurs se combinent.

Soixante ans plus tard, l’étang récupère peu à peu mais le dilemme reste entier

Pendant des décennies, la dégradation alimente la colère des pêcheurs et des défenseurs de l’étang. Progressivement, le conflit prend une dimension plus large. Finalement, le 7 octobre 2004, la Cour de justice condamne la France pour insuffisance des mesures face à la pollution liée aux rejets dans l’étang de Berre.

Par la suite, la gestion évolue de manière progressive. À partir de 2006, les rejets sont plafonnés à 1,2 milliard de mètres cubes par an, alors qu’ils étaient auparavant plus élevés. En parallèle, des ajustements saisonniers sont mis en place afin de réduire les apports durant les périodes les plus sensibles pour l’écosystème.

Plus récemment, en mars 2026, un nouveau tournant intervient. Le tribunal administratif de Marseille reconnaît un préjudice écologique lié aux rejets. Dès lors, l’État et EDF voient leur responsabilité engagée et doivent revoir les modalités de gestion du système.

Soixante ans plus tard, un équilibre encore fragile entre énergie et nature

L’histoire ne se résume pas à un effondrement écologique. Au contraire, plusieurs indicateurs montrent une amélioration progressive. Certaines espèces reviennent, tandis que les épisodes critiques diminuent. Toutefois, cette reconquête écologique reste fragile, comme l’a rappelé la crise de 2018, qui a montré la rapidité d’un basculement possible.

En parallèle, la chaîne Durance-Verdon demeure un pilier énergétique majeur. Elle regroupe 23 centrales et 16 barrages, tout en produisant une part importante de l’électricité régionale. De plus, elle joue un rôle essentiel dans l’irrigation et la gestion de l’eau en Provence-Alpes-Côte d’Azur.

Ainsi, le paradoxe reste entier. Réduire encore les rejets améliorerait l’écosystème, mais fragiliserait une infrastructure essentielle. L’expérimentation actuelle devra donc arbitrer entre ces deux logiques. Jusqu’où peut-on ajuster un système sans en déséquilibrer un autre ? Soixante ans après 1966, la réponse reste encore ouverte.

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