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Ils ont fui Staline et vécu 40 ans loin de toute civilisation : l’incroyable histoire des Lykov

Le village le plus proche se trouvait à des centaines de kilomètres

En 1978, quatre géologues survolent une forêt du sud de la Sibérie en hélicoptère afin de détecter de potentiels gisements de minerai de fer. Soudain, le pilote remarque un jardin étonnamment bien entretenu à flanc de montagne. Une découverte improbable dans cette zone située à 200 kilomètres du premier village, et où la survie est considérée comme impossible.

Les géologues décident finalement d’atterrir à proximité pour en savoir plus. Ils emportent avec eux de la nourriture qu’ils entendent offrir aux possibles habitants des lieux, ainsi qu’une arme de poing, au cas où ceux-ci seraient peu enclins à accueillir de nouveaux visiteurs. Une fois sur place, ces derniers découvrent une modeste cahute.

Comme l’expliquera plus tard le géologue Galina Pismenskaya : « Noircie par le temps et la pluie, la cabane était faite de morceaux d’écorce, de troncs et de planches empilées. Sans la présence de cette minuscule ouverture faisant office de fenêtre, nous aurions eu toutes les peines du monde à croire qu’elle était habitée ».

Un vieillard vêtu de guenilles et arborant une longue barbe hirsute finit par se montrer, et à la suite d’un long silence particulièrement inconfortable, invite les géologues à pénétrer dans sa demeure. Il s’appelle Karp Lykov, et lui et sa famille vivent dans les montagnes de Sibérie, à l’écart de toute civilisation, depuis des décennies.

La région de la Khakassie, où se sont réfugiés les Lykov — © Stasyan117 / Wikimedia Commons

Au milieu du XVIIe siècle, l’Église orthodoxe russe a modifié ses rituels liturgiques afin de les rendre plus conformes aux pratiques grecques. À l’époque, la plupart de ses membres ont accepté ces changements, exception faite des « vieux-croyants », qui considéraient les changements opérés comme blasphématoires, et préféraient dans certains cas s’immoler par le feu plutôt que de se plier à ces nouveaux rites.

Ce schisme a conduit à l’emprisonnement, la torture et même l’exécution de vieux croyants par l’Église orthodoxe russe. Mais si beaucoup ont fui le pays à l’époque, ces persécutions se sont poursuivies et même intensifiées avec l’avènement d’un régime communiste, athée, au XXe siècle.

La situation des Lykov est devenue critique en 1936, lorsque le frère de Karp, également vieux-croyant, a été tué par une patrouille bolchévique. C’est cet évènement qui a décidé Karp à partir vivre dans les forêts isolées de Sibérie avec sa femme Akulina, et ses deux enfants, Savin, 9 ans, et Natalia, 2 ans.

À leur arrivée sur ces terres inhospitalières, les Lykov ont bâti une cabane de fortune en utilisant tous les matériaux qu’ils avaient sous la main. Ne disposant évidemment pas de l’eau courante ni de l’électricité, ils ont survécu en cultivant des pommes de terre et en consommant des noix et des baies. La semelle de leurs souliers était faite d’écorce, et leurs vêtements rapiécés à l’aide de chanvre.

Malgré les difficiles conditions de vie, la famille va réussir à s’agrandir : Dmitry naît en 1940 et Agafia en 1943. Les deux enfants apprennent à la fois à parler le russe et le vieux slave, et Karp se charge de leur parler de la société moderne et des grandes villes russes, évoquant un monde sans dieu ni péchés, peuplé de personnes qu’il faut craindre et éviter.

Photographie des quatre enfants Lykov prise par les géologues russes en 1978

Les hivers sibériens se révèlent terriblement rudes pour les Lykov, qui manquent bien souvent de nourriture. En 1961, Akulina refuse de s’alimenter afin que ses quatre enfants puissent profiter de sa part, et finit par mourir de faim.

Lorsque les géologues découvrent leur existence, les Lykov vivent à l’écart du monde depuis plus de 40 ans. La Seconde Guerre mondiale est finie depuis longtemps, et si Karp a pu observer d’étranges engins semblant se déplacer dans l’espace (il s’agissait en fait de satellites), il ne peut pas croire que l’homme a marché sur la Lune.

N’ayant pas connu les progrès techniques majeurs ayant eu lieu au milieu du XXe siècle, la famille est fortement intriguée par les outils que les géologues leur montrent. Dmitry, en particulier, est fasciné par une scie circulaire capable d’accomplir en quelques instants ce qui lui prendrait des heures, voire des journées entières.

Karp semble quant à lui particulièrement heureux de recevoir des sacs de sel de la part des géologues, le patriarche de la famille comparant l’absence de ce condiment pendant des décennies à une « véritable torture ». Les Lykov découvrent également la télévision, mais s’ils sont fortement impressionnés par cette nouvelle forme de divertissement, leurs croyances profondes les poussent à prier pour tenter de se débarrasser de cette « transgression ».

La famille vit une nouvelle tragédie en 1981, lorsque Savin et Natalia meurent des suites d’une insuffisance rénale, probablement causée par le régime alimentaire drastique adopté par la famille durant des décennies, et Dmitry d’une pneumonie, que l’on pense liée à une exposition à des germes inconnus que son système immunitaire était incapable de combattre.

Agafia Lykov découvre avec étonnement les « technologies » dont dispose l’équipe de géologues russes

Depuis la mort de Karp en 1988, Agafia reste la dernière représentante de la famille encore en vie. Elle vit toujours à l’écart de la civilisation, mais accepte l’aide extérieure et reçoit régulièrement de la nourriture, des journaux, ainsi que des médicaments. Ces dernières années, elle a même accepté de quitter sa forêt natale afin de recevoir des soins médicaux et de rendre visite à plusieurs membres de sa famille éloignée.

Pour aller plus loin, découvrez comment Staline a fait de la retouche photographique une arme de propagande massive.

Par Yann Contegat, le

Source: Mental Floss

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