Tandis que la COP25 va s’ouvrir en Espagne, les auteurs d’un rapport soutenu par divers instituts et programmes internationaux affirment que les signataires de l’accord de Paris ne pourront respecter leurs engagements, au vu de la dépendance mondiale, encore croissante, aux énergies fossiles.

Le « production gap », un nouvel indicateur témoignant de la dépendance des gouvernements aux énergies fossiles

Le réchauffement climatique est accéléré par l’extraction, le traitement et la combustion des ressources fossiles de la planète, qui rejettent du dioxyde de carbone (CO2) dans l’atmosphère. Pour la première fois, un rapport produit par plus de cinquante chercheurs et appuyé par des instituts de recherche internationaux, dont le Stockholm Environment Institute (SEI), le CICERO Centre for International Climate and Environmental Research et le Programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), pointe du doigt les gouffres existant entre les engagements de dix pays envers les accords de Paris, et leur exploitation prévue d’énergies fossiles dans les prochaines décennies. 

Un écart de taille nommé production gap, ou « écart de production » entre les niveaux de production prévus et ceux que les pays devraient respecter pour pouvoir tenir leurs engagements. Cet indicateur utilisé pour la première fois « montre clairement le gouffre entre une production d’énergies fossiles croissante et leur déclin imposé pour limiter le réchauffement climatique » explique Inger Andersen, à la tête de l’UNEP. Les auteurs écrivent que « le premier rapport de production gap évalue l’écart entre les plans gouvernementaux pour la production/exploitation de ressources fossiles et des niveaux de production qui pourraient être conformes aux scénarios des 1,5° et 2°. Ce production gap nous donne l’ampleur du challenge. » Ce rapport ne prend pas en compte les techniques de capture de carbone (comme les entreprises de reforestation, par exemple), jugées encore trop peu éprouvées pour les inclure dans les projections. 

L’accord de Paris, signé en 2015 par 174 pays et l’Union européenne (et duquel les Etats-Unis ont commencé une procédure de retrait), devait engendrer des efforts pour rester « bien au-dessous » d’une augmentation de 2 °C de la température mondiale, pour viser un cap tenant autour de 1,5 °C. Cependant, les auteurs du rapport, qui ont scrupuleusement étudié les données publiques de dix pays, estiment que les émissions mondiales produites par l’exploitation des énergies fossiles devraient générer 39 milliards de tonnes (ou Gigatonnes, Gt) de CO2 en 2030. Ce qui, nous dit le rapport, est supérieur de 13Gt (53 %) au respect d’un scénario 2 °C, et de 21 Gt (120 %) à celui d’un scénario 1,5 °C.

Ces chiffres se fondent sur les politiques énergétiques, les prévisions et promesses environnementales de dix pays déterminants dans de telles émissions, avec sept exploitants majeurs d’énergies fossiles (Chine, USA, Russie, Inde, Australie, Indonésie et Canada) et trois producteurs significatifs parallèlement à des ambitions environnementales affichées (Allemagne, Norvège et Royaume-Uni). Le recours aux énergies fossiles, à l’échelle mondiale, devrait aller croissant. Cet écart s’accentuerait dans le temps : en 2040, la production devrait être supérieure de 110 % et 22 Gt de CO2 (110 %) aux plans d’un scénario 2 °C, et de 28 Gt (210 %) à ceux d’un scénario 1,5 °C. 

Les énergies fossiles, manne économique et poison environnemental 

Les énergies fossiles (incluant l’exploitation des ressources de charbon, de gaz et de pétrole) sont responsables de plus de 75 % des émissions de gaz à effet de serre, et 90 % de celles de CO2. L’an dernier, les prédictions de l’IPCCIntergovernmental Panel on Climate Change — estimaient nécessaires une réduction de 2 % par an des émissions de CO2 pour le respect d’un scénario 2°, et de 6 % pour un scénario 1,5°. 

Et les pays, contrairement aux idées reçues, y recourent de plus en plus, à l’initiative des gouvernements qui y trouvent des opportunités économiques et/ou politiques (un pays qui gagne son indépendance énergétique, si impropre soit-elle, acquiert un poids diplomatique à l’échelle mondiale, d’autant plus s’il peut exporter ses ressources). 

Si la réduction de la dépendance à ces énergies est nécessaire, « l’expansion suivie des infrastructures d’énergies fossiles pointe cependant dans la direction inverse. Des projets d’infrastructures majeures dans le charbon, le pétrole et le gaz continuent à attirer des investisseurs, à recevoir des permis publics, ou à profiter de supports gouvernementaux d’autres manières. Les analystes en énergie prédisent que l’investissement dans la prospection, l’extraction et l’infrastructure de livraison pourrait stagner autour de 1000 milliards de dollars par an jusqu’en 2040. » En 2018, l’augmentation des émissions de CO2 en 2018 s’accélérait encore.

Corinne Le Quéré, professeure et chercheuse aux avant-postes du Global Carbon Project, explique que cette hausse est due à des initiatives économiques nationales et des conditions climatiques particulières, malgré des marqueurs prometteurs de réduction de consommation d’énergies fossiles dans certains pays.

Le rapport pointe clairement la responsabilité des gouvernements : les énergies fossiles, « facteurs centraux du changement climatique », sont pourtant « rarement le sujet des politiques internationales sur le climat et des négociations ». De plus, les gouvernements « soutiennent la production par de nombreux moyens » : « Ils jouent non seulement des rôles centraux dans la permission de prospection et de production, mais soutiennent aussi l’industrie des énergies fossiles à travers des investissements directs, des financements de recherche et développement, des réductions fiscales, et des assurances sur la responsabilité et les risques. »

La réponse doit être internationale, car les actions collectives se révèlent souvent efficaces dans la réduction de la dépendance aux énergies fossiles et la refondation des modèles économiques : « L’action de l’ONU en faveur du climat et d’autres institutions internationales peuvent aider à catalyser l’ambition et l’action d’initiatives gouvernementales. » Jusqu’ici, l’action des gouvernements en faveur de la transition énergétique se centrait sur la demande par des aides au financement de mobilité qui n’impliquent pas d’énergie fossile, des allègements fiscaux pour des produits jugés bénéfiques, etc. De plus en plus, les initiatives se concentrent aussi sur l’offre : le rapport appelle ainsi à des réformes plus restrictives, des interdictions de permis supplémentaires, une augmentation de la transparence sur l’état de la dépendance aux énergies fossiles, productions actuelle et projetée comprises. 

— Victor Lauer/Shutterstock.com

Parallèlement, les alternatives sont de plus en plus répandues, et deviennent progressivement plus rentables : « Dans les deux tiers du monde, les technologies solaires et éoliennes sont maintenant les options les moins onéreuses pour augmenter la capacité de générer de la puissance. Alliées au stockage en batterie, elles sont en passe de devenir plus rentables que le gaz et le charbon, même dans des gisements et mines existant déjà, dans la plus grande partie du globe en 2030. » 

Les chercheurs estiment que la transition vers des énergies moins polluantes permettrait un bénéfice économique réel, avec la création de 24 millions d’emplois à travers le monde pour atteindre les objectifs d’un scénario 2 °C. Et espèrent ainsi que ce rapport permettra d’alerter les gouvernements, qui ne peuvent assurer leur engagement pour le climat et suivre des modèles économiques contraires : « Nous sommes au fond du trou, dit Måns Nilsson, à la tête du SEI. Et nous devons arrêter de creuser. » Vous pouvez retrouver l’intégralité de ce rapport ici.


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