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D’où vient le mal et pourquoi perdure-t-il ?


regarde-mauvaisPourquoi le mal existe-t-il chez l’être humain ? via Shutterstock

Parfois on peut avoir l’impression que le mal est omniprésent. Hitler, le génocide rwandais, les djihadistes, les tueurs en série… Chaque fois que vous lisez les informations ou regardez la télévision, le comportement antisocial, nuisible ou destructeur, devenant source de souffrances morales ou physiques, est mis en avant. Pourquoi ces comportements existent-ils chez les humains et quel est le rôle de l’évolution dans leur développement ?

Parmi les problèmes que l’existence du mal a suscités de tous temps, deux ont une importance particulière : la question de savoir ce qu’il est et pourquoi il existe. En principe, tout le monde s’accorde à quelques points près. Toutes les religions, toutes les législations ont les mêmes interdits fondamentaux : tuer, voler, mutiler (hormis à titre rituel) ou faire souffrir, mentir, etc. Ces interdits, suivant les religions considérées, s’appliquent soit uniquement aux membres de la même religion, soit à toute l’humanité.

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En pratique, certaines situations amènent pourtant à s’interroger : ne faut-il pas parfois admettre et même faire un mal, dans une conception utilitariste, pour éviter un mal plus grand ? Il est vrai que faire du mal peut être avantageux dans certaines situations. Selon la théorie évolutionniste, l’être humain descend des animaux beaucoup plus primitifs, ce qui veut dire que notre comportement a été durablement marqué par celui de nos « ancêtres ». Dans cette optique, est-il possible de retracer l’évolution du mal ?

Il existe de nombreuses définitions différentes de la « nature du mal », mais nous allons le définir comme des actes qui causent des souffrances intentionnelles, la destruction ou des dommages à B au profit de A. Pour poursuivre notre analyse, nous pouvons diviser ces actions intentionnelles en quatre catégories basiques, la soi-disant tétrade noire.

homme-mauvaisNous observons des comportements mauvais au quotidien via Shutterstock

Un groupe de psychologues dont Del Paulhus à l’Université de la Colombie-Britannique et son élève, Kevin Williams, ont été les premiers à travailler avec ces catégories il y a environ 15 ans.

Au départ, ils ont défini une triade noire, qui comprenait le machiavélisme (manipulation, égoïsme, mensonge), la psychopathie (comportement antisocial, pervers, impitoyable) et le narcissisme (mégalomanie, orgueil, manque d’empathie). Plus tard, Paulhus a élargi la triade à une tétrade, pour inclure le sadisme (jouissance de la cruauté). Pourquoi ces comportements existent-ils chez les humains ? Et est-ce qu’on peut les trouver également chez les animaux ?

 

Le machiavélisme

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Le machiavélisme implique l’utilisation d’une stratégie intelligente et rusée pour gagner en puissance et l’emporter sur un rival. Dans le langage courant, il désigne une conception de la politique prônant la conquête et la conservation du pouvoir par tous les moyens.

Dario Maestripieri de l’université de Chicago a étudié pendant 20 ans les comportements machiavéliques chez les singes rhésus. Les mâles alpha mettaient en place un comportement menaçant et des tactiques violentes pour protéger leur espace, les femelles et la nourriture. Les singes dominants utilisaient des attaques imprévisibles pour déstabiliser leurs subordonnés. Les alliances se formaient et des singes femelles se méfiaient de leurs propres filles en s’accouplant avec le mâle alpha – mais elles s’accouplaient également avec d’autres mâles derrière son dos pour s’assurer une protection en cas de mort ou de destitution du mâle alpha.

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En fait, chaque singe semble avoir une disposition pour le comportement machiavélique, dit Maestripieri. « C’est dans leur nature. On ne peut pas dire qu’il y a des individus machiavéliques en permanence et d’autres qui ne le sont jamais. »

Les macaques rhésus agissent ainsi parce qu’ils recherchent le pouvoir, et les comportements machiavéliques sont un moyen efficace d’établir et de maintenir la domination, ou des alliances avec des individus dominants. Cependant, ce n’est pas une stratégie sans risque. Si la triche est avérée, il y a une punition, affirme Maestripieri. Par exemple, si un membre du groupe a été repéré en attaquant les bébés singes, il s’exposait à des représailles. Même ainsi, les nombreux avantages de l’adoption de stratégies machiavéliques peuvent l’emporter sur ses inconvénients, en particulier chez les animaux très sociaux comme les singes… ou les humains.

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« Lorsque les tâches sont effectuées en coopération, le machiavélisme peut surgir dans pratiquement toutes les tâches que vous essayez de faire », dit Samuel Gosling, professeur de psychologie à l’université du Texas, à Austin, États-Unis, et un des spécialistes les plus reconnus des types de personnalité chez les animaux. « Que ce soit la recherche de nourriture, l’alimentation, les soins prodigués aux jeunes ou la défense du groupe. »

En fait, on pourrait dire que les animaux plus primitifs sont aussi capables d’une forme rudimentaire de machiavélisme. Le papillon Vice-roi se protège en imitant une autre espèce qui est toxique ou dégoûtante pour les oiseaux. La baudroie commune appelée aussi Diable de mer chasse à l’aide d’un filament pêcheur. Sa première nageoire dorsale est très modifiée. Elle est constituée de six rayons épineux dont les trois premiers sont entièrement libres. Le premier rayon de cette première nageoire dorsale est donc une longue épine libre, mais aussi très mobile et pourvue à son extrémité d’un lambeau de peau faisant office d’appât pour attirer les proies.

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En d’autres termes, il y a de bonnes raisons de croire que la tromperie intentionnelle avec le machiavélisme sous-jacent ait de très profondes racines évolutionnistes en tant que stratégie de survie.

La psychopathie

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Cela peut étonner, mais certains animaux semblent être des individus véritablement désagréables. Le primatologue Frans de Waal avait dans sa colonie Arnhem Zoo un chimpanzé dont il disait qu’il était « hypocrite et vicieux » mais aussi « trompeur ou mensonger ». Il était détesté par l’ensemble des chercheurs et comparé à un sorcier. Jane Goodall, quant à elle, a étudié une mère et une fille chimpanzé appelées Passion et Pom qui ont systématiquement tué et mangé huit nourrissons de plus de quatre ans. Goodall appelait Passion une « mère froide ». Mais ces singes sont-ils des psychopathes ? Selon les psychologues Peter Buirski et Robert Plutchik, ils pourraient l’être. En 1991, les chercheurs ont utilisé le test d’observation EPI (Emotions Profile Index), pour étudier Passion. L’indice comprenant « la tromperie, l’endurcissement, l’agressivité, l’absence de liens affectifs et l’intrépidité » laissait supposer que ce singe cannibale montrait un comportement socialement déviant.

Une étude réalisée en 2006 sur la psychopathologie des grands singes a également examiné Passion et Pom. La paire de chimpanzés « dévorait [ses congénères] avec une telle persistance qu’un psychiatre humain serait tenté d’évoquer un « trouble » face à cette personnalité antisociale », ont conclu les chercheurs.

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Néanmoins, ils ont appelé à utiliser le mot « trouble » avec précaution : « Savoir si l’infanticide est une anomalie comportementale ou une stratégie de reproduction adaptative est un sujet de controverse. »

Une étude réalisée en 1999 sur 34 chimpanzés en captivité dans un centre de recherche en Géorgie a établi une « mesure de psychopathie chez les chimpanzés ». Les lieux d’habitation des chimpanzés ont été remplis avec des jouets, des échelles, des pneus et des barils en plastique en guise de jouets.

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Les chimpanzés ont été examinés sur les traits tels que propension à l’ennui, incapacité de tirer les leçons des punitions, penchant à la colère et tendance à taquiner les autres. En combinaison, ces traits pourraient suggérer une psychopathologie.

On a demandé aux chercheurs de choisir le trait qui correspondait le mieux à partir des cinq grandes dimensions (agréabilité, extraversion, névrosisme, conscience et ouverture à l’expérience). Les Big Five sont un modèle encore utilisé par les psychologues pour décrire la personnalité humaine.

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L’équipe a conclu que certaines caractéristiques de la psychopathie humaine, telles que la prise de risque et l’absence de générosité, étaient présentes chez les grands singes. Comme chez les humains, les chimpanzés mâles ont obtenu des scores plus élevés que les femelles. Ce n’est pas seulement les chimpanzés qui semblent montrer les tendances psychopathiques, mais aussi les dauphins. Ben Wilson de l’University of the Highlands and Islands à Inverness, Royaume-Uni, faisait partie d’une équipe qui a relevé des interactions violentes entre dauphins et marsouins. Les marsouins échoués sur la côte de l’Ecosse, puis, plus tard, au Pays de Galles, en Angleterre du Sud et dans la baie de Monterey en Californie, montraient des signes de blessures infligées par les dauphins.

« On a supposé qu’il y avait un couple de dauphins bizarres, empoisonnés ou psychotiques », dit Wilson. Mais il est difficile de défendre cette idée sans plus d’informations sur les attaques – d’autant qu’il existe d’autres moyens pour observer ce comportement.

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Par exemple, il est possible que les dauphins aient été en concurrence avec les marsouins pour la proie et voulaient simplement se débarrasser de leurs rivaux. Cependant, Wilson souligne que les dauphins ont aussi une alimentation semblable à celle des phoques – et pourtant ils n’attaquent pas les phoques.

Alternativement, les attaques de marsouins pourraient avoir quelque chose à voir avec l’infanticide, qui a été observé chez les grands dauphins. Nous savons qu’il y a de bonnes raisons biologiques pour que divers mammifères tuent les jeunes, par exemple dans la communauté des lions. Peut-être y a-t-il un équivalent chez les grands dauphins, suggère Wilson. Se débarrasser de la progéniture peut être une bonne idée, car cela permet à la femelle d’être disponible pour la reproduction si elle ne s’occupe pas du petit. « Attaquer un dauphin défendu par sa mère est une chose dangereuse. Voilà pourquoi vous pourriez avoir besoin d’un peu de pratique, par exemple, sur un marsouin », explique Wilson.

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En fin de compte, nous ne savons pas pourquoi les dauphins attaquent parfois les marsouins. « Toutes les théories ont des avantages et des inconvénients, mais aussi des lacunes », affirme Wilson.

 

Le sadisme

Dans la tétrade noire, le sadisme dans le quotidien est défini comme le plaisir associé à la cruauté. Le sadisme peut permettre à une personne de maintenir le pouvoir et la domination, suggère Paulhus. « Il semble que les politiciens vicieux [qui] conservent le pouvoir deviennent de plus en plus sadiques au fil du temps et peut-être qu’ils ne peuvent pas faire autrement, pour rester au pouvoir. »

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Il donne l’exemple de Vlad III l’Empaleur capable de dissuader les ennemis d’entrer dans son royaume grâce aux corps suspendus à la frontière, montrant aux envahisseurs ce qui pourrait leur arriver s’ils continuaient.

Est-ce qu’on peut reconnaitre le comportement sadique chez les animaux ? Wilson affirme qu’il a vu des dauphins nageant sous l’eau et bousculant les mouettes assises sur la surface. Ce comportement pourrait être interprété comme délibérément agaçant, mais le mot « sadisme » porte des accents très moralisateurs que Wilson rejette – d’autant plus que nous ne savons pas avec certitude si les dauphins sont conscients de la gêne qu’ils causent aux oiseaux.

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« C’est comme faire éclater une bulle sur du papier emballage », dit-il. Les dauphins peuvent se comporter de cette façon pour le simple plaisir personnel sans reconnaître que le comportement est aussi cruel pour les oiseaux.

« Nous pourrions associer quelques-unes des formes les plus pures de plaisir avec le jeu de l’enfance, soutient Paulhus. Peut-être que c’est une origine ultime de sadisme. »

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« Si vous regardez les animaux qui jouent avec leurs victimes, ils ne les tuent pas, ils les torturent », explique le chercheur. « Peut-être que pour apprendre à être un animal adulte, vous devez d’abord jouer. Certains adultes restent fixés au stade du jeu et ne vont jamais plus loin. »

Alors peut-être que les sadiques affichent vraiment une forme de développement arrêté. Si tel est le cas, il peut sembler étrange que ce type de comportement puisse exister sur un long terme dans des sociétés adultes.

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Paulhus a une théorie. « Vous pourriez voir les personnalités sombres, comme les parasites, de différents points de vue », dit-il. « Dans les communautés d’animaux, les parasites remplissent une fonction très positive. On pourrait soutenir qu’ils débarrassent le troupeau des individus moins adaptables qui ne contribuent pas assez à la cause commune. »

C’est un argument moralement troublant, mais peut-être des comportements de la tétrade noire sont, paradoxalement, bénéfiques pour les sociétés humaines et animales en encourageant d’autres personnes à être sur leurs gardes et de bien réfléchir avant d’accorder leur confiance. « En quelque sorte, ils gardent les espèces en forme », conclut Paulhus.

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Le narcissisme

La vanité associée au narcissisme semble être une caractéristique purement humaine. Mais est-ce vraiment le cas ? Peut-on faire des comparaisons entre le charme et le charisme d’un narcissique et les astuces qu’utilisent les animaux pour attirer l’attention sur eux-mêmes ?

Un paon mâle avec sa belle queue, les phéromones de renard, les manœuvres de l’oiseau jardinier… Nous ne pouvons pas être sûrs que les animaux agissent de façon délibérée, mais est-ce que ce comportement ostentatoire ne nous donne pas une indication de la façon dont le narcissisme a évolué ?

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Expliquer l’égoïsme extrême souvent associé au narcissisme pourrait être plus facile en prenant en considération l’aspect génétique de l’évolution. Le biologiste britannique Richard Dawkins a écrit sur l’égoïsme des gènes, sans doute leur seul et unique « but » étant de se perpétuer de génération en génération, peu importe le prix de ce succès. Bien que les humains aient en partie surmonté leurs pulsions égoïstes originales et affaibli la gouvernance de l’égoïsme par l’influence culturelle, tous les êtres vivants sont des « machines de survie génétique ». A un certain degré cela peut aider à expliquer non seulement l’évolution et la survie du narcissisme, mais aussi des autres composantes de la tétrade noire.

« Il existe une variété de pistes pour la reproduction », explique Paulhus. « Certaines d’entre elles pourraient [maintenant] être considérées comme inacceptables, mais apparemment elles fonctionnaient dans le passé. »

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Par exemple, le psychopathe et le machiavélique peuvent avoir – ou ont eu dans l’Histoire humaine – plus de relations sexuelles que la plupart des gens en raison d’une certaine tendance à la promiscuité associée à leur comportement. « Vous pouvez persuader et manipuler des partenaires beaucoup mieux si vous pensez stratégiquement, sans souci d’empathie pour ne pas blesser les sentiments de l’autre », dit Paulhus. « Le narcissique se sent spécial et dégage l’assurance que les autres se montreront réceptifs, ce qui offre des possibilités pour la reproduction », dit-il.

Pourquoi les sadiques pourraient eux aussi avoir un avantage reproductif est plus difficile à expliquer. « On peut supposer que dans le passé [le sadisme] était associé à la puissance – et le pouvoir mène à la reproduction. »

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Au Brésil, le chat margay imite le cri d’un bébé blessé du tamarin pour tromper et séduire sa proie. La mante religieuse dévore son compagnon après et parfois même au milieu de l’acte sexuel. Le petit de l’hyène va tuer ses frères et sœurs dès sa naissance. Même les plantes utilisent la tromperie : l’orchidée Ophrys abeille attire l’abeille mâle en produisant une odeur qui imite celle de l’abeille femelle. De plus, elle se comporte comme un leurre que l’abeille mâle confond avec une femelle. Le transfert de pollen se produit pendant la pseudo-copulation qui s’ensuit.

Sans doute le vrai mystère ne réside pas dans l’origine des comportements malveillants, mais dans le fait que les humains maintenant considèrent généralement ces comportements comme de mauvais goût – même si la tromperie, l’égoïsme et d’autres manifestations du « mal » semblent être répandues dans la nature, et généralement bénéfiques pour la survie des gènes, des animaux et des espèces.

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John Armstrong, un écrivain britannique et philosophe de The School of Life, voit un fossé entre l’aspiration humaine à la justice et la morale et les lois de la nature. Souvent, nous pensons que quelque chose qui est « mal » est contre l’ordre naturel des choses, ou, comme le dit Armstrong, « en contradiction avec tout ce que l’on pourrait espérer ».

Mais peut-être que c’est le contraire qui est vrai : c’est le « mauvais » comportement qui est naturel et propice à la réussite. « Ce qui est surprenant est de savoir comment étonnamment bien (quoique encore très imparfaitement) les êtres humains ont essayé d’inverser cette disposition naturelle », constate-t-il. Si cet article vous a plu, découvrez l’histoire des oiseaux échassiers qui n’hésitent pas à sacrifier la vie de leurs petits pour obtenir la protection des alligators.

 

Par Ida Junker-Ceretti, le

Source: BBC

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