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Sous Staline, 6 000 personnes ont été plongées dans un ignoble jeu de survie sur une île sibérienne

« De l'un des cadavres, la tête a été arrachée, de même que les organes génitaux et une partie de la peau »

En 1933, le gouvernement soviétique abandonnait plusieurs milliers « d’éléments indésirables » et de prisonniers sur une minuscule et hostile île sibérienne. Retour sur cet épisode glaçant des purges staliniennes.

Au cœur de la Sibérie, Nazino est une petite île sur le fleuve Ob. Mesurant 3 kilomètres de long pour 500 mètres de large, elle a été durant les années 1930 le théâtre d’un « jeu de survie » absolument macabre qui lui a valu le surnom « d’île aux cannibales ».

En 1933, Staline ordonne de terribles purges afin d’éliminer toutes les personnes considérées comme une menace. En d’autres termes, des individus « socialement dangereux » pour le régime, qui pourraient compromettre l’ordre social que le dirigeant soviétique souhaite bâtir.

Cette catégorie juridique aux contours élastiques inclut aussi bien les chômeurs que les vagabonds et les petits trafiquants. Pour séjourner dans les grandes villes du pays, il faut disposer d’un « passeport », et ceux qui ne reçoivent pas le précieux sésame sont expulsés vers des « camps de travail ».

Les hauts fonctionnaires du régime soviétique élaborent un plan totalement irréaliste consistant à déporter un million d’individus vers des territoires inexploités comme le Kazakhstan et la Sibérie occidentale. Coupables pour la plupart de délits mineurs, 5 000 de ces déportés sont purement et simplement abandonnés sur l’île de Nazino en mai 1933.

À cette époque, la famine fait des ravages en URSS

À l’origine, l’endroit devait être un camp de travail où les déportés sont surveillés et passent leurs journées à défricher les terres environnantes et à abattre du bois, mais les autorités locales n’ont ni les ressources, ni l’expérience nécessaires pour gérer un tel afflux de déportés, et 27 personnes meurent avant d’avoir pu poser le pied sur l’île.

Sur ce modeste bout de terre vierge de tout bâtiment, 5 000 déportés sont entassés et livrés à eux-mêmes. Ceux-ci n’ont aucun moyen de se protéger du terrible climat sibérien, et pour ne rien arranger, 1 200 prisonniers supplémentaires sont acheminés sur l’île le 27 mai 1933.

Les personnes abandonnées sur Nazino meurent de faim, et lorsque les autorités se décident finalement à leur livrer de la farine, les prisonniers affamés se ruent sur les soldats, qui tirent à vue. Le processus se répète le lendemain, et il est finalement décidé que les prisonniers éliront des « capitaines », chargés de venir récupérer cette nourriture rudimentaire sur la rive du fleuve.

Les « capitaines » en question sont pour la plupart de petits malfrats qui distribuent la farine au compte-gouttes en échange de biens ou de services. En l’absence de fours, les prisonniers parvenant à se procurer cette farine sont condamnés à la mélanger à l’eau du fleuve et à la manger crue. En quelques semaines, la dysenterie tue des centaines de personnes.

L’île de Nazino vue depuis les berges du fleuve Ob

Le chaos règne sur l’île. Affamés et sombrant dans la folie, les déportés commencent à s’entretuer, et certains se tournent même vers le cannibalisme, comme le révèle le témoignage glaçant de l’un des soldats :

« Il y avait sur l’île un jeune garde nommé Kostia Venikov. Il courtisait l’une des jolies filles envoyées là-bas et la protégeait. Lorsque ce dernier dut s’absenter, plusieurs prisonniers attrapèrent la fille, l’attachèrent à un peuplier, et lui tranchèrent les seins, les muscles, tout ce qu’ils pouvaient manger, absolument tout… Ils avaient faim, ils devaient manger. Quand Kostia revint, elle était toujours en vie. Il essaya de la sauver, mais elle avait perdu trop de sang. »

Les observations faites par des officiers de santé arrivés sur « l’île aux cannibales » début juin sont encore plus insoutenables :

« Sur cinq cadavres, le foie, le cœur, les poumons et des morceaux de chair tendre (seins, mollets) ont été découpés. De l’un des cadavres, la tête a été arrachée, de même que les organes génitaux et une partie de la peau. Ces mutilations constituent autant d’indices forts d’actes de cannibalisme ; elles suggèrent en outre l’existence de graves psychopathologies. »

Des déportés désespérés commencent à construire des radeaux de fortune pour échapper à l’horreur qui règne sur l’île. Mais la plupart d’entre eux se noient avant d’avoir réussi à traverser le fleuve, et des centaines de cadavres ne tardent pas à joncher les berges de Nazino.

Ceux qui parviennent à atteindre la rive opposée périssent dans les étendues impitoyables de la Sibérie, ou deviennent les cibles d’une insoutenable chasse à l’homme menée par les gardes présents dans la région.

Les survivants de l’île aux cannibales sont envoyés dans d’autres camps de travail de la région

Sur les plus de 6 000 personnes déportées à Nazino, seules un tiers étaient encore en vie en juin 1933. Les survivants ont ensuite été envoyés dans les camps de travail voisins, aux conditions de vie presque aussi inhumaines. On estime que l’ensemble des politiques répressives menées sous Staline aurait fait entre 15 et 20 millions de victimes.

Pour aller plus loin, découvrez comment la retouche photographique a permis à Staline de réécrire l’histoire.

Par Yann Contegat, le

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