Sur la côte la plus sauvage d’Écosse, une sphère d’acier de 41 mètres semble sortie d’un vieux film de science-fiction. Pourtant, elle abrite un véritable réacteur nucléaire arrêté depuis 1977, dont le démantèlement révèle aujourd’hui une histoire bien plus complexe qu’une simple fermeture.

Cette gigantesque boule d’acier cachait l’un des paris nucléaires les plus audacieux d’Europe
Face à l’Atlantique, dans le Caithness, la silhouette surprend encore. Cette sphère de 41 mètres de diamètre n’a pourtant rien de décoratif. Les ingénieurs britanniques l’ont construite dans les années 1950 pour envelopper le Dounreay Fast Reactor, ou DFR. Son enceinte devait notamment contenir les conséquences d’un éventuel accident interne.
À cette époque, le Royaume-Uni cherche une réponse à une inquiétude très concrète : la disponibilité de l’uranium. Dounreay devient alors le laboratoire d’une technologie ambitieuse, celle des réacteurs surgénérateurs rapides. Ces installations pouvaient transformer une partie de l’uranium en plutonium et produire ainsi un nouveau combustible nucléaire.
En 1962, le réacteur écossais accomplit une première mondiale avant de disparaître du paysage
Le DFR atteint sa première criticité en 1959. Trois ans plus tard, il devient, selon les archives britanniques, le premier réacteur rapide au monde à fournir de l’électricité à un réseau national. Sur cette lande isolée, une technologie considérée comme futuriste entre donc, brièvement, dans la vie quotidienne.
Mais les conditions économiques changent. L’uranium devient plus accessible, tandis que la production d’électricité à partir du plutonium perd de son intérêt financier. Les autorités arrêtent finalement le réacteur en mars 1977, après moins de vingt ans de fonctionnement. Le programme britannique des réacteurs rapides poursuit néanmoins son histoire avec une autre installation à Dounreay.
Le site ne s’endort donc pas en une nuit. Le Prototype Fast Reactor fonctionne jusqu’en 1994 et certaines activités nucléaires se poursuivent encore après cette date. Cette chronologie compte : contrairement à une idée répandue, la sphère n’est pas restée hermétiquement scellée depuis 1994. Des équipes spécialisées continuent d’y intervenir pour avancer dans son démantèlement.
Près de 1 000 éléments radioactifs sont restés coincés pendant des décennies dans le réacteur
C’est ici que l’histoire prend des allures de casse-tête industriel. Après l’arrêt du DFR, les équipes retirent la majeure partie du combustible. Mais autour du cœur, des gaines métalliques contenant de l’uranium naturel gonflent sous l’effet de l’irradiation. Près de 1 000 éléments, environ les deux tiers du total, deviennent alors impossibles à extraire normalement.
Ces pièces appartenaient à la couverture surgénératrice du réacteur. Elles participaient précisément à la fabrication de nouveau plutonium. Leur blocage complique fortement le démantèlement et devient l’un des défis techniques emblématiques de Dounreay. Les ingénieurs finissent par reprendre les opérations de récupération à l’aide d’équipements spécialement conçus pour ce chantier.
Le chantier continue encore aujourd’hui. Dans son plan 2026-2029, la Nuclear Decommissioning Authority prévoit notamment d’achever le retrait du matériau surgénérateur restant du DFR autour de 2027-2028. Dounreay ne ressemble donc pas à un monument abandonné : des équipes y travaillent toujours pour sécuriser, déconstruire et assainir progressivement les installations.
L’année 2333 a longtemps figuré dans les plans, mais l’avenir de Dounreay reste en mouvement
Un chiffre a particulièrement frappé les esprits : 2333. D’anciens documents officiels britanniques mentionnaient cette année comme horizon possible pour la libération complète ou la réutilisation de certaines terres du site. Autrement dit, l’héritage de Dounreay pouvait théoriquement traverser plus de trois siècles avant de s’effacer totalement du paysage.
Mais cette date demande désormais de la prudence. Le plan publié par la Nuclear Decommissioning Authority en 2026 précise que le plan de vie de Dounreay est en révision. L’autorité doit encore fixer plusieurs échéances finales, tandis que les stratégies de stockage, de dépollution et de réutilisation des terrains continuent d’évoluer.
Cette sphère écossaise raconte finalement quelque chose de plus vaste que l’histoire d’un réacteur. Une technologie peut fonctionner quelques décennies et imposer des responsabilités sur plusieurs générations. À Dounreay, les ingénieurs démontent aujourd’hui un futur imaginé dans les années 1950, pendant que se dessine déjà une autre question : que laisseront nos propres technologies aux siècles qui viennent ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: écosse, démantèlement nucléaire, dounreay
Catégories: Technologie, Actualités