Et si, pour comprendre la Chine d’aujourd’hui, il fallait justement ralentir ? Entre Wutai, Taiyuan, Pingyao et Luoyang, de vieux trains verts continuent de traverser montagnes et campagnes, transportant bien davantage que des voyageurs : des traditions, des marchandises et tout un quotidien rural.

À Wutai, le voyage commence là où deux millénaires de spiritualité habitent la montagne
Avant même le départ du train, le décor impose un autre rapport au temps. Le mont Wutai, dans le Shanxi, appartient aux quatre grandes montagnes sacrées du bouddhisme chinois. De plus, l’UNESCO, qui l’a inscrit au patrimoine mondial en 2009, souligne une tradition religieuse remontant à près de deux millénaires.
Puis vient le quai, avec une curieuse machine à remonter le temps. Sur certaines liaisons, les voitures vert sombre évoquent une Chine ferroviaire que les immenses gares futuristes ont presque fait oublier. Ainsi, entre Wutai et Taiyuan, 230 kilomètres peuvent demander cinq heures, tandis que plateaux de lœss, villages et montagnes défilent lentement derrière la vitre.
Ces tortillards survivent au TGV parce qu’ils remplissent une mission devenue presque invisible
Le paradoxe est saisissant. En effet, la Chine possède l’un des réseaux ferroviaires les plus rapides et spectaculaires du monde, mais elle conserve parallèlement des dizaines de trains lents d’intérêt public. En 2024, ceux-ci desservaient encore plus de 600 gares réparties dans 22 provinces et régions, souvent loin des grands axes économiques.
Leur lenteur n’est donc pas seulement une survivance pittoresque. Dans certaines vallées, ces trains jouent plutôt le rôle d’un autobus rural sur rails. Ainsi, ils permettent de rejoindre un marché, un hôpital, une école ou une ville voisine sans supporter le coût d’un trajet rapide, précisément là où les alternatives restent limitées.
Par ailleurs, les tarifs donnent la mesure de cette fonction sociale. Sur certaines lignes comparables, un billet débute à 4 yuans, soit quelques dizaines de centimes d’euro. De plus, des voitures accueillent légumes, paniers et produits agricoles. Le train devient alors un prolongement du marché local, reliant directement champs, villages et centres urbains.
Derrière les vitres défilent une Chine rurale, des villes anciennes et des traditions réinventées
À mesure que les rails descendent vers Taiyuan puis Pingyao, la Chine industrielle rejoint la Chine des vieux remparts. Peu à peu, les paysages agricoles cèdent la place aux usines, aux lignes électriques et aux infrastructures énergétiques. Ce contraste permanent raconte une modernisation à plusieurs vitesses, bien plus complexe que l’image lisse offerte par les métropoles côtières.
À Pingyao, le décor change encore. Derrière les murailles de cette cité historique, les jeunes générations remettent au goût du jour robes traditionnelles, coiffures anciennes et références impériales. Ainsi, le phénomène s’inscrit dans le guochao, cette fascination contemporaine pour une esthétique chinoise réinventée, photographiée puis largement diffusée sur les réseaux sociaux.
Jusqu’à Luoyang, le train devient un observatoire où l’ancienne Chine rencontre la nouvelle
Dans ces voitures, le spectacle le plus instructif n’est finalement pas toujours dehors. Étudiants, travailleurs, familles et petits commerçants partagent le même espace. Pendant ce temps, certains remplissent un thermos d’eau chaude, tandis que d’autres mangent des nouilles instantanées ou discutent pendant des heures. La lenteur transforme ainsi la voiture en microcosme social, chose presque impossible dans un trajet chronométré.
Elle permet aussi à des territoires modestes de rester reliés aux grandes villes. Ailleurs en Chine, certains trains comparables transportent des écoliers, accueillent des étals agricoles et servent même de bibliothèques mobiles. Par exemple, sur la liaison Guangyuan-Baoji, 33 arrêts jalonnent 350 kilomètres, parcourus en environ onze heures.
Voilà peut-être pourquoi les wagons verts refusent de disparaître. Certes, ils ne rivalisent ni avec les records de vitesse ni avec l’image futuriste du pays. Pourtant, ils racontent ce que la vitesse efface : les distances vécues, les conversations imprévues et les territoires intermédiaires. Alors, la Chine la plus étonnante se trouverait-elle justement entre deux gares secondaires ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
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