La place des femmes dans le monde de l’histoire de l’art a longtemps été critiquée et remise en question, et ce, dès l’Antiquité. Si leur visibilité est plus importante aujourd’hui, les artistes femmes ont encore beaucoup de chemin à faire afin d’être reconnues au même titre que les artistes hommes. Longtemps ignorées du monde de l’art, elles se sont réellement fait connaître à la fin du XIXe siècle. Aujourd’hui, nous vous proposons de découvrir le combat de ces femmes artistes trop souvent ignorées du monde de l’histoire de l’art et qui ont su s’imposer en tant que véritables artistes dans un monde soumis aux exigences masculines, parfois avec difficulté mais bien plus souvent avec brio, de l’Antiquité à aujourd’hui.

Des femmes longtemps soumises aux exigences masculines

Une « femme artiste » est un terme employé depuis peu, même si les femmes ont bel et bien été présentes dans le monde de l’art, et ce, dès l’Antiquité. A cette époque, les femmes étaient majoritairement associées à la réalisation d’objets artistiques et à des pratiques comme la peinture, la sculpture, la gravure ou encore l’architecture. Elles étaient alors très peu reconnues et considérées. De plus, les femmes artistes étaient souvent contraintes de travailler de manière anonyme et sous l’ombre de leurs homologues masculins.

Rares furent les femmes artistes qui purent s’imposer dans d’autres domaines et être reconnues pour leur travail et surtout obtenir un véritable statut de « femmes artistes« . La première d’entre elles serait Hélène, la fille de Timon d’Egypte, en l’an 400 avant Jésus-Christ. Il faudra attendre le XIVe siècle avec Margareta van Eyck, soeur de Jan van Eyck née en 1370. « Cette généalogie héroïque » de femmes artistes se poursuit avec la sculptrice Sabina von Steinbach, au XIIIe siècle, les peintres Sofonisba Anguissola et Artemisia Gentileschi entre les XVIe et XVIIe siècles, puis Angelica Kauffmann, Adélaïde Labille-Guiard et Elisabeth Vigée Le Brun au XVIIIe siècle. Ce n’est qu’à partir du XVIIe siècle, puis au XVIIIe siècle, que certaines se sont davantage imposées, notamment en Europe.

Margareta van Eyck par Jan van Eyck
— Jan Van Eyck / Wikipedia
Sabina von Steinbach sculptant La Synagogue
— Moritz von Schwind / Wikipedia
Sofonisba Anguissola, Autoportrait peint en 1556, musée de Łańcut, Pologne.
— Sofonisba Anguissola / Wikipedia
Artemisia Gentileschi, Autoportrait en allégorie de la peinture 1638-1639, Royal Collection, Windsor
— Artemisia Gentileschi / Wikipedia
Angelika Kauffmann, Autoportrait (1785), Munich, Neue Pinakothek
— Angelica Kauffmann  / Wikipedia
Adélaïde Labille-Guiard, Autoportrait avec deux élèves (1785), New York, Metropolitan Museum of Art.
— Adélaïde Labille-Guiard / Wikipedia
Louise Élisabeth Vigée Le Brun, Autoportrait de 1790 (Florence, Corridor de Vasari).
— Élisabeth Vigée Le Brun / Wikipedia

A partir du milieu du XIXe siècle, ces différences entre les hommes et les femmes artistes ont progressivement diminué, notamment grâce à des femmes artistes comme Rosa Bonheur, Marie Bashkirtseff, Berthe Morisot et Mary Cassatt au XIXe siècle, mais également avec l’invention de la photographie et l’affirmation de femmes photographes amateurs, voire professionnelles, telles que Elisabeth Disdéri dès 1846. C’est à cette même époque que les écoles d’art ouvrent leurs portes aux élèves et professeurs féminins et qu’elles se font connaître sur le marché de l’art : galeriste, experte, mécène ou encore collectionneuse.

Rosa Bonheur photographiée par Eugène Disdéri en 1865
— Eugène Disdéri / Wikipedia
Autoportrait à la palette, 1880
— Marie Bashkirtseff / Wikipedia
Berthe Morisot vers 1877
— Inconnu / Wikipedia
Autoportrait (vers 1878), Metropolitan Museum of Art, New York.
— Mary Cassatt / Wikipedia

Enfin, à partir du XXe siècle, avec la montée de l’égalitarisme et du féminisme dès les années 1960 et les arts plastiques en 1970, les premières artistes féministes militantes s’imposent et les études de genre voient le jour.

Des femmes à qui l’on interdit de réaliser une carrière artistique institutionnelle

Durant longtemps, les femmes artistes ne pouvaient pas réaliser une carrière artistique institutionnelle. En effet, même si certaines d’entre elles étaient exposées au Salon de Paris au cours des années 1860, les portes leur étaient entièrement fermées à ce type de carrière. De plus, les commandes officielles d’œuvres originales sont presque inexistantes et elles sont entièrement soumises aux exigences masculines.

« L’intrusion sérieuse de la femme dans l’art serait un désastre sans remède. Que deviendra-t-on quand des êtres (…) aussi dépourvus du véritable don imaginatif viendront apporter leur horrible jugeote artistique avec prétentions justifiées à l’appui ? », affirmait alors Gustave Moreau en parlant de Marie Bashkirtseff.

« Comment une femme peut-elle se convaincre qu’elle peut acquérir le statut d’artiste professionnel et affirmer la légitimité de sa création alors qu’elle n’a pas les mêmes droits civils et politiques que les hommes ?« , se demandent à leur tour Catherine Gonnard et Élisabeth Lebovici dans leur ouvrage Femmes artistes, artistes femmes. En effet, à cette époque, la femme est exclue du suffrage universel, discriminée par le Code Napoléon, décrédibilisée lorsqu’elle n’est pas mariée et si elle est mariée, elle est soumise aux exigences de son mari. Sans accord préalable, elle ne peut pas non plus bénéficier d’un salaire et être libre de ses biens. « Ce dont j’ai envie, c’est de la liberté de se promener tout seul, d’aller, de venir, de s’asseoir sur les bancs du jardin des Tuileries et surtout le Luxembourg, de s’arrêter aux vitrines artistiques, d’entrer dans les églises, les musées. Je rage d’être femme ! Je vais m’arranger des habits bourgeois et une perruque, je me ferai si laide que je serai libre comme un homme« , s’indignait la peintre et féministe Marie Bashkirtseff dans son Journal en 1879.

« Le Paris nocturne n’est pas ouvert aux femmes sinon à celles qui monnaient leurs services sexuels ou qui vagabondent. Leur sont interdits également les cafés et brasseries, hauts lieux de la vie politique et artistique. On ne s’étonnera pas que les sujets représentés par Mary Cassatt et Berthe Morisot ont essentiellement pour cadres des salles à manger, des salons, des chambres à coucher, des vérandas et des balcons« , ajoutent les deux auteures.

Des femmes exclues des Beaux-Arts et soumises aux genres dit secondaires

Jusqu’au milieu du XIXe siècle, elles sont uniquement autorisées à réaliser des portraits, des paysages ainsi que des natures mortes. De plus, le modèle nu leur est interdit jusqu’au milieu du XIXe siècle. En 1803, l’Ecole nationale de dessin pour jeunes filles est créée. Il s’agit alors pour les femmes artistes de l’unique institution publique d’art accessible aux femmes à Paris.

« Les femmes sont (également) exclues de l’école des Beaux-Arts comme elles le sont de presque partout« , expliquait Marie Bashkirtseff. Ce n’est qu’à partir de 1897 qu’elles ont pu y être admises, sans oublier que cela se faisait de façon restreinte. A partir de 1900, elles ont la possibilité d’entrer dans un atelier spécialisé pour elles et elles peuvent se présenter au Prix de Rome, concours de l’Académie des Beaux-Arts, en 1903. Malheureusement, lorsque Odette Pauvert, peintre, est primée en 1925, l’école des Beaux-Arts a entièrement changé sa politique artistique avec l’arrivée des avant-gardistes.

Les femmes artistes qui souhaitent intégrer des écoles d’art privées, telles que l’Académie Julian à partir de 1873, sont également soumises à payer le double par rapport aux hommes. L’Atelier Rodin a également accueilli quelques femmes artistes, telles que Camille Claudel. Néanmoins, il est très probable que le maître se soit souvent approprié le travail de ses élèves durant de longues années.

Camille Claudel, photographie anonyme (avant 1883)
— César / Wikipedia

Même si à partir du XXe siècle quelques initiatives apparaissent, telles que l’Union des femmes peintres et sculpteurs (UFPS) qui permet notamment aux femmes artistes d’exposer leurs œuvres, nombreuses sont celles qui sont contraintes de devenir des modèles pour gagner suffisamment leur vie. Cela était notamment le cas avec Victorine Meurent qui fut le modèle de Manet pour son tableau Olympia car la vente de ses tableaux n’était pas suffisante pour qu’elle puisse vivre confortablement. Une autre artiste, Suzanne Valadon, devait observer les peintres pour lesquels elle posait, tels que Renoir, Toulouse-Lautrec ou encore Degas, avant de pouvoir peindre elle-même.

Victorine Meurent vers 1865, album de portraits ayant appartenu à Édouard Manet, Paris, Bibliothèque Nationale de France
— Photographe inconnu / Wikipedia
Suzanne Valadon, Autoportrait (1898), Musée des beaux-arts de Houston
— Suzanne Valadon / Wikipedia

La féminité et la masculinité de ces femmes artistes remises en question par les critiques masculins

« Il a fallu attendre la toute fin du XIXe siècle pour que les femmes bénéficient de circuits du système des arts (ateliers, écoles, galeries, salons, musées, journaux, critiques influents et collectionneurs). Il s’agit d’une marche des femmes à travers le siècle« , expliquent Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici.

Par ailleurs, la féminité et la masculinité de ces femmes artistes sont remises en question par les critiques masculins. Cela remet parallèlement en question le talent de ces artistes femmes. Concernant Alice Halicka, peintre polonaise naturalisée française, Apollinaire parlait d’ailleurs de « dons virils et réalistes » lors du Salon des indépendants, exposition d’art, de 1914, et considérait Suzanne Valadon comme « un grand peintre femme« . « La peinture de Charrny qui exalte avec tant d’intensité la vie animale du modèle dressée, offerte, ou bien renversée dans une pose plein d’abandon, la chaire lourde et lasse« , affirmait avec admiration André Warnod, écrivain, critique d’art et dessinateur français.

« Les femmes vont avoir à se battre sur deux fronts : contre la misogynie qui accorde à l’artiste au masculin seul le privilège d’une autonomie relative, et contre cette féminité obligatoire de leurs travaux, qui les assujettit au portrait qu’on brosse d’elles (…) Certaines, comme Marie Laurencin, Jacqueline Marval ou Tamara de Lempicka, choisissent d’être peintres sur le modèle de ce que l’on attend d’une femme artiste et acceptent de travailler des couleurs et avec des sujets dits ‘féminins’ (…) d’autres refusent d’emblée toute catégorisation, toute spécificité de ‘femme artiste' », ajoutent les deux auteures. Les femmes artistes risquent donc en permanence d’être contraintes de sacrifier leur travail et de le voir remis en question par leur mari ou leurs proches masculins. Par exemple, Sophie Taeuber-Arp, artiste, peintre, sculptrice et danseuse suisse, s’est vu réattribuer ses œuvres que l’on attribuait à Jean Arp.

Marie Laurencin vers 1912, photographie anonyme non sourcée
— Carl van Vechten / Wikipedia
Autoportrait de Jacqueline Marval, vers 1900
— Jacqueline Marval / Wikipedia
Sophie Taeuber
— Inconnu / Wikipedia

En 1937, l’Exposition universelle, qui proposait l’exposition « Femmes artistes d’Europe« , accordait davantage de légitimité aux femmes artistes de cette époque. Néanmoins, la guerre et l’Occupation interrompent le début de cette reconnaissance de leurs travaux et de leur statut. « Un froid intense, deux enfants malades, mille incommodités… Quand reprendrai-je mes crayons et mes pinceaux« , rapportait alors Jacqueline Gaussen Salmon, peintre, dans son Journal.

« De plus en plus d’artistes femmes (et non de femmes artistes) semblent s’affirmer comme artistes »  à partir du XXe siècle

Au XXe siècle, les femmes artistes peinent encore à faire reconnaître leurs œuvres et leurs carrières. En effet, en 1942, à New York, Peggy Guggenheim, mécène américaine, collectionneuse d’art moderne et galeriste, met en place l’exposition de trente et une femmes. Néanmoins, cette exposition est immédiatement considérée comme une exposition de « névrosées surréalistes« .

Peggy Guggenheim à Marseille en 1937
— archives familiales / Wikipedia

En 1944, le droit de vote est accordé aux femmes et la Déclaration des droits de l’homme de 1946 « garantit à la femme, dans tous les domaines, des droits égaux à ceux de l’homme« . Cela ouvre donc de nouveaux horizons aux artistes femmes. « De plus en plus d’artistes femmes (et non de femmes artistes) semblent s’affirmer comme des artistes « tout court », hors de toute spécificité féminine, d’épouse ou de mère« , expliquent les deux auteures. « Au départ, être artiste, c’est pour changer, on veut changer le monde. C’est là l’essentiel, faire évoluer le monde dans lequel on existe. On veut exister à travers cette création« , rapportait Geneviève Claisse, peintre abstraite géométrique.

— Pantalaskas / Wikipedia

Un dur combat qui doit tout de même se poursuivre

Les femmes artistes ont donc été soumises et ont dû se plier aux exigences masculines durant plusieurs siècles. De plus, elles étaient souvent contraintes de travailler de manière anonyme et sous l’ombre de leurs homologues masculins. Si certaines sont parvenues à se démarquer, leur combat n’est toutefois pas encore gagné au milieu du XXe siècle.

« A l’époque, les galeries ne prenaient pas plus, disons, que deux femmes, c’était un système de quotas« , rapportait Joan Mitchell, artiste peintre américaine faisant partie de la « seconde génération » du mouvement expressionniste abstrait et expatriée à Paris, dans les années 1960. Par ailleurs, nombreuses sont celles qui se sont manifestées avec la montée du mouvement de libération des femmes. « Je ne voulais pas devenir comme elles (ma mère, ma tante), les gardiennes du foyer, je voulais le monde et le monde alors appartenait aux hommes », rapportait Niki de Saint Phalle. Cette dernière laissait exprimer dans ses œuvres toute la violence que les femmes subissaient et cachaient à leurs filles et petites-filles.

Niki de Saint Phalle, en 1964, par Erling Mandelmann
— photo©ErlingMandelmann.ch / Wikipedia

Les auteures expliquent également que « Annette Messager prit le masque de la femme pour devenir artiste en s’identifiant – de façon factice et ostentatoire – aux rôles et aux fonctions classiquement attribuées aux femmes : collectionneuse, truqueuse, femme pratique. Dans l’après-1968, l’utilisation du corps comme moyen d’expression participe à la critique des institutions dominantes et d’une redécouverte de soi, de l’art et des autres. » C’est à cette même époque que Louise Bourgeois laissa exprimer son art à travers des sculptures crues : pénis, seins, vulves. « Un monologue du vagin« , similaire à celui de Gina Pane, artiste peintre ayant exposé ses tampons menstruels aux côtés de ses pinceaux et boîtes de couleurs. « Autoportraits (1973), ça veut dire moi en tant que femme et moi en tant qu’artiste.« 

« La victoire de la gauche en France en 1981 a sans doute fait penser aux femmes que la partie était gagnée, mais il a fallu vite déchanter« , ajoutent Catherine Gonnard et Elisabeth Lebovici. En effet, à la Biennale de Paris, manifestation internationale d’art, de 1985, seulement cinq femmes artistes sur cent vingt sont présentes. Aux Etats-Unis, avec le « backlash« , autrement dit le retour de l’antiféminisme avec l’élection de Bush en 1980, l’activisme artistique des Guerilla Girls monte en puissance et dénonce fortement le sexisme des musées et les discriminations du marché de l’art.

« Les années 90 en France semblent pour les femmes une décennie de prise de confiance… Elles sont nombreuses dans les écoles des Beaux-Arts, comme celle de Grenoble où s’est formée une partie de la génération arrivant à maturité dans les années 1990 (Dominique Gonzalez-Foerster, Marylène Negro, Véronique Joumard, etc.)« , expliquent également les deux auteures.

Dominique Gonzalez-Foerster
— Oliver Mark / Wikipedia

Néanmoins, si les artistes femmes contemporaines sont parvenues à se faire connaître davantage et à avoir plus de visibilité depuis le début des années 2000, la parité homme-femme est loin d’être atteinte. Alors que l’Arc, au musée d’Art moderne de Paris, a respecté intégralement la parité en 2007, le PSI de New York a présenté seulement un quart d’expositions d’artistes femmes la même année. Par ailleurs, parmi les 500 artistes les plus appréciés en 2006-2007, selon Artprice, on retrouve moins de cinquante femmes, dont Marlene Dumas, Cindy Sherman ou encore Cecily Brown. Le combat des artistes femmes à travers le monde n’est donc pas encore terminé et il leur reste du chemin à parcourir pour être enfin reconnues à leur juste valeur et au même titre que les artistes hommes.

Marlene Dumas
— Bakhuysfoto / Wikipedia

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