En Suisse, un petit train rouge escalade depuis plus de 130 ans une montagne que les locomotives classiques ne pourraient pas gravir. Avec une pente atteignant 48 %, cette prouesse ferroviaire détient toujours un record mondial. Mais comment ses wagons évitent-ils de décrocher ?

En 1889, un ingénieur suisse ose construire une voie ferrée sur une montagne réputée inaccessible
À la fin du XIXe siècle, le mont Pilate domine majestueusement le lac des Quatre-Cantons, près de Lucerne. Ses versants escarpés attirent les amoureux de montagne, mais compliquent sérieusement les déplacements. C’est pourtant ici qu’Eduard Locher, un ingénieur suisse, imagine une ligne ferroviaire extraordinaire capable d’atteindre les hauteurs sans emprunter les longs détours habituels.
Le projet paraît démesuré. Les systèmes ferroviaires disponibles ne permettent pas de franchir pareilles inclinaisons en toute sécurité. Locher refuse cependant de contourner l’obstacle. Le 4 juin 1889, son chemin de fer accueille officiellement ses premiers voyageurs. Longue de 4 618 mètres, cette ligne devient rapidement une curiosité technique qui attire l’attention bien au-delà des frontières suisses.
Avec ses pentes à 48 %, le chemin de fer du Pilate pulvérise les limites habituelles du rail
Pour comprendre l’exploit, il suffit d’imaginer une pente qui gagne 48 mètres d’altitude sur seulement 100 mètres horizontaux. Sur certains passages, les voitures semblent littéralement escalader la montagne. Le parcours affiche une inclinaison moyenne de 38 %, avec un maximum de 48 %, un record mondial toujours détenu par ce chemin de fer à crémaillère.
La difficulté ne concerne pas uniquement la montée. En descendant, la gravité entraîne les véhicules vers la vallée, imposant un contrôle particulièrement rigoureux du freinage. Sur une ligne aussi raide, une perte d’engrènement pourrait devenir catastrophique. Les ingénieurs doivent donc garantir une liaison mécanique permanente entre le train et sa voie, indépendamment de l’adhérence des roues ordinaires.
Et les chiffres donnent le vertige : entre Alpnachstad et Pilatus Kulm, le train franchit 1 635 mètres de dénivelé. Sa vitesse maximale atteint seulement 15 km/h en montée. Cette lenteur apparente n’a rien d’un défaut. Elle permet aux voyageurs de découvrir progressivement un paysage spectaculaire, entre prairies alpines, parois rocheuses et panoramas sur les sommets environnants.
Sous les voitures rouges se cache une invention mécanique qui empêche le train de décrocher
Le véritable secret se trouve entre les rails. Contrairement aux crémaillères classiques, où une roue dentée s’engage par-dessus une barre centrale, le système Locher utilise une crémaillère possédant des dents sur ses deux côtés. Deux roues dentées disposées horizontalement viennent s’y engager latéralement, comme les éléments d’un mécanisme parfaitement ajusté.
Cette architecture résout un problème essentiel : empêcher les engrenages de se soulever et de perdre leur prise sur une pente extrême. Des dispositifs supplémentaires sécurisent leur position. Avec son écartement de voie de 80 centimètres, le chemin de fer possède ainsi une conception exceptionnellement adaptée au relief, dont le principe fonctionne toujours plus d’un siècle après son invention.
Plus de 130 ans après sa naissance, ce petit train historique entre dans une nouvelle époque
À l’origine, les véhicules fonctionnaient à la vapeur. Leur ascension demandait alors plus d’une heure, accompagnée du bruit caractéristique des machines anciennes. Une transformation majeure intervient en 1937, lorsque la ligne est électrifiée. Le trajet devient progressivement plus rapide, sans abandonner l’ingénieux dispositif mécanique qui a rendu cette aventure ferroviaire possible.
Une autre révolution arrive en 2023, avec huit nouvelles voitures panoramiques et plusieurs infrastructures modernisées. L’investissement représente environ 55 millions de francs suisses. Désormais, la montée dure 27 minutes et la descente 33 minutes, selon les données de l’exploitant Pilatus-Bahnen. Chaque voiture peut accueillir 46 voyageurs dans un environnement conçu pour profiter du paysage.
Le train circule habituellement de mai à novembre, lorsque les conditions permettent son exploitation. À l’arrivée, les voyageurs découvrent les paysages alpins depuis les hauteurs du Pilate, culminant à 2 132 mètres. Ce patrimoine vivant raconte surtout une histoire étonnante : parfois, la meilleure innovation ne consiste pas à construire une machine plus puissante, mais à repenser entièrement la manière dont elle avance.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: train à crémaillère, chemin de fer du pilate, ingénierie ferroviaire
Catégories: Actualités, Automobile & Mobilité