À Crolles, en Isère, l’État a promis 2,9 milliards d’euros pour agrandir une usine de semi-conducteurs. Deux industriels se partagent le projet. Fin 2025, un seul avait touché sa part et avancé ses travaux. L’autre n’a toujours rien construit, et la Cour des comptes s’interroge désormais sur l’avenir du chantier.

En 2022, Macron lance à Crolles le projet Liberty, promesse de milliers d’emplois et de puces made in France
En juillet 2022, Emmanuel Macron se rend à Crolles pour annoncer une extension du site historique de STMicroelectronics. Baptisé projet Liberty, le chantier est mené avec l’Américain GlobalFoundries. Il doit livrer d’ici 2027 une usine de plaques 300 mm en technologie FD-SOI, avec 1 000 emplois promis à la clé.
Le coût grimpe vite. D’abord estimé à 5,7 milliards d’euros en 2022, il passe à 7,5 milliards en 2023, répartis entre 4,3 milliards pour GlobalFoundries et 3,1 milliards pour STMicroelectronics. Le 5 juin 2023, Bruno Le Maire annonce alors une aide publique de 2,9 milliards d’euros, validée par Bruxelles via le Chips Act.
L’objectif industriel, lui, reste précis : produire 620 000 plaques de silicium supplémentaires par an d’ici 2028. De quoi transformer Crolles en vitrine de la souveraineté technologique française. Sur le papier, l’attelage franco-américain réunit alors tous les ingrédients d’une réussite industrielle annoncée.
Trois ans plus tard, la Cour des comptes révèle un chantier à deux vitesses entre ST et GlobalFoundries
Le 21 avril 2026, la Cour des comptes publie un rapport de 118 pages. Le document douche l’enthousiasme initial. Elle chiffre à 8,7 milliards d’euros les aides programmées entre 2018 et 2025 pour la filière des semi-conducteurs, l’un des montants les plus élevés jamais accordés à un secteur industriel via France 2030.
Sur ce total, Crolles capte à lui seul plus de la moitié de l’enveloppe de 5,5 milliards d’euros prévue en cinq ans. Côté STMicroelectronics, le calendrier tient bon. 80 % des investissements sont réalisés fin mars 2026, pour près de deux milliards d’euros déjà engagés sur le terrain.
De l’autre côté du même site, c’est silence radio. GlobalFoundries n’a engagé aucun euro, alors que les 1,85 milliard d’euros qui lui sont réservés restent en attente. La Cour des comptes réclame ainsi une révision des objectifs de capacité, désormais jugés intenables pour 2028.
Pourquoi l’État a versé des milliards sans exiger de garanties fermes sur la production ou l’emploi
Les magistrats financiers pointent aussi la faiblesse des garde-fous contractuels. Contrairement aux pratiques américaines ou japonaises, les contrats français comportent peu d’exigences en production nationale ou en emplois créés. Ce flou laisse à un partenaire toute latitude pour temporiser, sans remise en cause de l’argent déjà engagé.
Le mécanisme de retour à meilleure fortune existe bien, mais il reste théorique pour l’instant. Les clauses de clawback, introduites récemment sous impulsion européenne, ne concernent que les bénéficiaires de plus de 50 millions d’euros. Leurs effets ne se feront donc sentir qu’à partir de 2028, d’où la recommandation de la Cour de généraliser les avances remboursables dès 2026.
GlobalFoundries, en difficulté financière, laisse planer le doute sur sa part du chantier de Crolles
Interrogée sur ces critiques, STMicroelectronics botte en touche. La direction affirme qu’il ne lui appartient pas de commenter le rapport. Elle renvoie plutôt vers l’avancement de sa propre partie du chantier. Une question reste toutefois en suspens sur le devenir de la part de GlobalFoundries.
Le fondeur américain est pourtant le deuxième acteur mondial du secteur, derrière le taïwanais TSMC. Il traverse depuis plusieurs années des difficultés financières. Elles pourraient expliquer sa prudence à engager de nouveaux capitaux en France, sans que ni l’entreprise ni l’État n’aient détaillé publiquement les raisons de ce blocage.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Source: sciencepost.fr
Étiquettes: semi-conducteurs, Crolles
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