Une couche de nuages a suffi à changer la trajectoire de l’un des épisodes les plus tragiques du XXe siècle. Le 9 août 1945, l’ordre de mission américain visait une tout autre ville que celle restée gravée dans les mémoires. Ce basculement discret révèle la part vertigineuse laissée au hasard.

Kokura concentrait un arsenal stratégique et figurait en tête des cibles retenues par l’état-major américain
Kokura comptait environ 130 000 habitants sur l’île de Kyushu. La ville abritait l’une des plus vastes usines d’armement du Japon. On y produisait notamment des armes chimiques. C’était donc une cible de premier ordre pour l’état-major américain, déterminé à frapper le cœur de la machine de guerre nippone.
Le Comité des cibles s’était réuni sous l’autorité du président Truman dès mai 1945. Sa liste avait été établie avec une froideur méthodique : Kyoto, Hiroshima, Yokohama, Kokura et Niigata. Nagasaki n’y figurait même pas. Après Hiroshima, Kokura occupait la place de deuxième cible prioritaire, désignée comme objectif principal pour le 9 août.
Trois survols manqués au-dessus de Kokura ont contraint l’équipage à se rabattre sur sa cible de secours
Le bombardier B-29 Bockscar transportait la bombe Fat Man. Il décolla avec pour instruction de frapper Kokura. Arrivé au-dessus de la ville vers 10h20, l’équipage se heurta à un obstacle de taille : une couverture nuageuse d’environ 70 %, épaissie par la fumée d’un raid mené la veille sur une localité voisine. Les ordres exigeaient un largage à vue, sans recours au radar.
Le pilote Charles Sweeney effectua trois survols successifs. Il ne parvint jamais à repérer l’arsenal à travers les nuages. Le carburant s’amenuisait dangereusement. Une pompe défectueuse avait déjà rendu inutilisables 500 gallons, ce qui rendait la situation plus critique encore. La décision tomba alors : abandonner Kokura et se reporter sur Nagasaki.
Une trouée dans les nuages a scellé le sort de Nagasaki à quelques minutes près
En arrivant au-dessus de Nagasaki, l’équipage constata que les nuages masquaient également cette ville. À court de carburant, Sweeney envisageait déjà un repli vers Okinawa, son plan de secours ultime. Pourtant, au dernier moment, une trouée s’ouvrit dans la couche nuageuse. Cette brève fenêtre de visibilité suffit pour larguer la bombe, à 11h02.
Pendant ce temps, à Kokura, les civils réfugiés après l’alerte entendirent la sirène de fin d’alerte. Ils ignoraient à quel point ils venaient de frôler la mort. Cet épisode a d’ailleurs donné naissance à une expression restée dans la langue japonaise, « la chance de Kokura », qui désigne quelqu’un ayant échappé sans le savoir à un destin funeste.
Un bilan humain colossal qui rappelle la fragilité des équilibres ayant dessiné la géographie du désastre
Les estimations situent le nombre de morts entre 70 000 et 80 000 personnes à Nagasaki. Il faut y ajouter les victimes des radiations, décédées dans les mois et les années suivants. Trois jours plus tôt à Hiroshima, le bombardement avait déjà causé un bilan comparable, selon les mêmes sources.
Ce qui frappe dans cet enchaînement, c’est la part laissée à l’aléa. L’opération avait pourtant été planifiée avec une rigueur militaire absolue. Une couverture nuageuse, une pompe à carburant défaillante, une trouée apparue au dernier instant : ces facteurs infimes ont fini par déterminer la géographie d’un désastre à l’échelle historique.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Source: sciencepost.fr
Étiquettes: seconde guerre mondiale, nagasaki
Catégories: Histoire