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À Tignes, un village entier repose sous un lac artificiel construit pour alimenter la France en électricité

Sous les eaux paisibles du lac du Chevril se cache une histoire beaucoup moins tranquille. En 1952, un village savoyard a été détruit puis englouti pour produire de l’électricité. Mais pourquoi Tignes a-t-il payé un prix aussi spectaculaire au progrès énergétique français ?

Vestiges du Vieux Tignes visibles sur les rives du lac du Chevril, avec le barrage et les montagnes alpines en arrière-plan.
Lorsque le niveau du lac du Chevril baisse, les vestiges du Vieux Tignes réapparaissent au pied du barrage, plus de 70 ans après l’engloutissement du village – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Dans l’après-guerre, une vallée alpine devient soudain un enjeu énergétique national

À la sortie de la Seconde Guerre mondiale, la France doit reconstruire ses infrastructures et produire davantage d’électricité. Les Alpes offrent alors une ressource précieuse : des réserves d’eau considérables et de forts dénivelés. Dans la haute vallée de l’Isère, le site de Tignes devient ainsi l’un des grands projets hydroélectriques du pays.

Le chantier prend une ampleur gigantesque. Le barrage du Chevril atteint 180 mètres depuis ses fondations, tandis que sa retenue peut stocker environ 235 millions de mètres cubes d’eau, selon EDF. Une difficulté majeure se dresse toutefois au fond de la future retenue : le village historique de Tignes occupe précisément l’espace prévu pour le lac artificiel.

Avant que l’eau ne monte, les habitants assistent à la disparition de leur monde

Pour les Tignards, le barrage ne représente pas seulement une prouesse d’ingénierie. Sa construction les oblige à quitter maisons et terres familiales, parfois après plusieurs générations au même endroit. Une partie de la population refuse longtemps ce départ imposé et transforme le projet d’aménagement en conflit humain particulièrement douloureux.

Au printemps 1952, la situation se tend. Les archives de l’INA montrent que les CRS interviennent pour évacuer les derniers habitants. Les familles déplacent leur mobilier et leurs archives, tandis que les autorités organisent le transfert du cimetière. Dès lors, la disparition du village devient matériellement irréversible.

Les autorités ne laissent pas simplement les bâtiments face à la montée des eaux. Elles en détruisent plusieurs avant l’engloutissement afin de dégager la retenue. Lorsque le lac se remplit en 1952, le Vieux Tignes disparaît sous l’eau. L’année suivante, Vincent Auriol inaugure officiellement le barrage, symbole de la reconstruction énergétique française.

En 2024, le lac s’abaisse et les fantômes du Vieux Tignes refont surface

Plus de sept décennies s’écoulent avant qu’une nouvelle scène saisissante ne se produise. En avril 2024, EDF abaisse fortement le niveau du lac pour mener des opérations techniques. Sous la vase, des vestiges du village englouti réapparaissent : des soubassements et plusieurs traces d’anciennes constructions, comme l’a documenté l’INA.

Le spectacle bouleverse le paysage familier. Là où l’eau turquoise recouvre habituellement la vallée, les marques d’un territoire habité surgissent pendant quelques semaines. Il ne s’agit toutefois pas d’une cité mystérieuse restée intacte : les autorités avaient détruit l’essentiel du village avant la mise en eau, ce qui explique l’état fragmentaire des vestiges.

Derrière le paysage de carte postale subsiste une mémoire que Tignes entretient encore

L’histoire ne s’arrête pas avec l’ancien village. Les habitants reconstruisent Tignes plus haut dans la montagne et rebâtissent notamment l’église Saint-Jacques sur le modèle de l’édifice disparu. Ils sauvegardent aussi une partie de son mobilier et de ses retables, conservant ainsi un lien concret avec le village englouti.

Pendant ce temps, l’aménagement hydroélectrique conserve un rôle stratégique. EDF indique aujourd’hui une puissance installée d’environ 400 MW pour Tignes-Malgovert, avec une production annuelle équivalente à la consommation résidentielle de centaines de milliers d’habitants. Le barrage reste donc une infrastructure majeure, mais aussi le symbole involontaire d’un traumatisme local.

Tignes devient ensuite une station internationale, au point que son histoire enfouie échappe facilement aux visiteurs. Pourtant, sous ce paysage presque banal se superposent deux histoires françaises : celle de l’électrification rapide de l’après-guerre et celle des territoires sacrifiés pour la rendre possible.

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