Et si une feuille couverte de rosée était en réalité en train de boire ? Des séquoias aux plantes cultivées, les scientifiques découvrent que l’eau peut entrer directement par le feuillage, bouleversant l’image classique d’une plante alimentée uniquement depuis le sol.

Pendant des décennies, l’eau semblait condamnée à voyager dans un seul sens
Le schéma paraît tellement familier qu’il semble indiscutable. Les racines puisent l’eau, les vaisseaux la transportent vers le haut, puis les feuilles en rejettent une partie dans l’atmosphère. Pourtant, ce voyage à sens unique raconté dans les manuels laisse de côté une autre circulation, beaucoup plus discrète.
Lorsque du brouillard, de la pluie fine ou de la rosée mouillent le feuillage, certaines plantes peuvent absorber cette eau directement. Le phénomène porte un nom, l’absorption foliaire. Une synthèse scientifique publiée dans New Phytologist indique qu’il a été observé dans presque toutes les grandes familles de plantes étudiées et dans de nombreux biomes.
Dans les forêts de séquoias côtiers de Californie, le chiffre est saisissant. Une étude publiée dans Oecologia a constaté que 80 % des espèces dominantes examinées étaient capables d’absorber de l’eau par leur feuillage. Après mouillage, la teneur en eau des feuilles augmentait même de 2 à 11 %.
Sous la goutte de rosée se cachent plusieurs portes d’entrée microscopiques
Une feuille n’est pourtant pas une éponge. Sa cuticule cireuse constitue au contraire une protection contre les pertes d’eau. Mais cette forteresse possède des passages. Selon l’espèce, l’eau peut emprunter les stomates, traverser certaines zones de la cuticule ou profiter de structures spécialisées comme les trichomes et les hydathodes.
Une fois à l’intérieur, d’autres acteurs prennent le relais. Les aquaporines, protéines intégrées aux membranes des cellules, facilitent les déplacements de l’eau. Des travaux ont relié leur activité à l’absorption foliaire chez certaines espèces. La goutte visible à l’œil nu déclenche donc, à l’échelle microscopique, toute une mécanique hydraulique.
Chez les séquoias, certaines feuilles semblent presque spécialisées pour « boire »
Les séquoias côtiers réservent une surprise supplémentaire. Des chercheurs de l’UC Davis ont montré qu’ils possèdent deux types de feuilles aux fonctions différentes. Les feuilles périphériques assurent davantage la photosynthèse, tandis que des feuilles axiales sont beaucoup plus efficaces lorsqu’il s’agit d’absorber l’eau déposée sur l’arbre.
L’efficacité peut devenir spectaculaire à l’échelle d’un géant. Les chercheurs estiment qu’un grand séquoia pourrait absorber jusqu’à 14 gallons, soit environ 53 litres, durant la première heure où son feuillage reste mouillé. Avec plus de cent millions de feuilles sur certains individus, la canopée devient une gigantesque surface de collecte.
Le brouillard offre en plus un second avantage. En humidifiant l’air et en réduisant la demande évaporative, il limite les pertes par transpiration. Autrement dit, l’eau économisée peut compter autant que l’eau directement absorbée. Dans ces forêts aux étés secs, quelques heures de brume peuvent ainsi modifier profondément le bilan hydrique des végétaux.
Une découverte qui pourrait aussi changer la manière d’observer nos cultures
Cette capacité ne concerne pas seulement des arbres extraordinaires. Des recherches récentes s’intéressent désormais aux plantes agricoles. Chez le blé, les stomates restent partiellement ouverts la nuit et cette conductance nocturne peut atteindre 18 % des pertes stomatiques diurnes. Des expériences à l’oxygène 18 montrent aussi que de l’eau déposée la nuit peut pénétrer dans les feuilles.
La piste devient particulièrement intrigante avec l’augmentation des sécheresses. Comprendre quelles plantes captent le mieux la rosée et le brouillard pourrait aider à sélectionner des cultures plus résilientes. Mais cette stratégie dépend elle-même de l’humidité atmosphérique. Une question se dessine alors : que deviennent les plantes qui savent boire le ciel lorsque celui-ci ne leur offre plus assez d’eau ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: absorption foliaire, plantes et sécheresse, rosée et brouillard
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