L’Amazonie peut-elle vraiment rejeter davantage de carbone qu’elle n’en absorbe ? Sous l’effet d’El Niño, la chaleur et la sécheresse dérèglent une mécanique vieille de millions d’années. Une fragilité inquiétante, au moment même où le monde compte sur les forêts pour ralentir le réchauffement.

Le fragile équilibre entre photosynthèse et respiration au cœur du puits de carbone
En apparence, rien ne bouge sous la canopée, sinon quelques insectes et des feuilles agitées par l’air humide. Pourtant, chaque arbre mène une bataille microscopique. Grâce à la photosynthèse, ses feuilles captent du dioxyde de carbone pour fabriquer du bois, des racines et de nouvelles pousses. La forêt devient ainsi un gigantesque réservoir vivant.
Cette absorption n’est jamais acquise. Les arbres respirent également, tandis que les sols, les champignons et les organismes décomposeurs libèrent du carbone. Une forêt reste un puits uniquement lorsque sa croissance compense ces émissions. Le GIEC constate déjà un affaiblissement du puits amazonien, malgré l’effet fertilisant du CO₂ atmosphérique.
Lorsque la chaleur s’installe et que l’eau manque, les arbres ferment leurs stomates, de minuscules ouvertures présentes sur les feuilles. Ce réflexe limite la transpiration, mais bloque aussi l’entrée du CO₂. La croissance ralentit, certains arbres meurent et le bois décomposé alimente alors une dette carbone susceptible de durer plusieurs décennies.
Les effets d’El Niño sur la chaleur et la sécheresse en Amazonie tropicale
El Niño naît à des milliers de kilomètres, dans le Pacifique tropical, lorsque les eaux de surface deviennent anormalement chaudes. Ce bouleversement océanique modifie les pluies et les températures sur une grande partie de la planète. En Amazonie, il peut apporter une combinaison redoutable : moins d’eau, davantage de chaleur et des saisons sèches prolongées.
L’épisode de 2015-2016 a servi de test grandeur nature. Dans plusieurs forêts tropicales sud-américaines, l’absorption de carbone s’est effondrée sous l’effet des températures extrêmes. Les zones déjà soumises à une saison sèche ont réagi le plus brutalement, comme si leur marge de sécurité climatique avait disparu avant celle des régions plus humides.
Les mesures de terrain révèlent la vulnérabilité réelle des forêts amazoniennes
Pour mesurer ce basculement, les chercheurs ne s’appuient pas uniquement sur des satellites. Dans des centaines de parcelles, des équipes entourent les troncs de mètres rubans, recensent les arbres morts et reviennent parfois pendant trente ans. Derrière chaque chiffre se cache donc un travail de terrain colossal, répété sous la pluie, la chaleur et les moustiques.
Ces observations permettent de distinguer une forêt qui grandit d’une forêt qui perd lentement sa biomasse. Elles révèlent aussi d’importantes différences entre espèces. Certains arbres tolèrent mieux le manque d’eau, tandis que d’autres atteignent rapidement leurs limites physiologiques. La diversité amazonienne pourrait offrir une résistance partielle, sans constituer un bouclier infaillible.
À l’échelle mondiale, les forêts ont encore absorbé plus de 100 milliards de tonnes de CO₂ en trente ans, selon une étude internationale relayée en 2024 par l’université de Leeds. Mais cette performance masque des fluctuations sévères. Une moyenne rassurante peut dissimuler des années durant lesquelles certains massifs deviennent temporairement des sources nettes de carbone.
La répétition des chocs climatiques fragilise durablement le rôle de puits
Le danger ne réside pas seulement dans un épisode exceptionnel, mais dans la répétition des chocs. Un arbre affaibli par une sécheresse peut survivre, puis succomber lors de la suivante. À cela s’ajoutent les incendies, la fragmentation et la déforestation, qui réchauffent localement les paysages et réduisent la capacité de récupération des écosystèmes.
En juillet 2026, les services de la NOAA estimaient probable l’installation d’un nouvel El Niño au cours de l’année, avec une forte possibilité de persistance pendant l’hiver boréal. La question dépasse donc l’avenir des arbres : combien de temps les politiques climatiques pourront-elles encore considérer la nature comme une garantie, plutôt que comme un équilibre à protéger ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: puits de carbone, forêt amazonienne, El Niño
Catégories: Écologie, Actualités