L’arrivée de moyens de transport « technologiquement avancés » a toujours apporté avec elle son lot de peurs et de croyances erronées. À une époque pas si lointaine, on estimait que les femmes ne pouvaient physiologiquement supporter une forte accélération, poussant de nombreux médecins à leur déconseiller de prendre le train.
De nos jours, lorsque nous prenons notre voiture ou empruntons les transports en commun, nous redoutons généralement une défaillance électronique ou mécanique. Mais il y a près de deux siècles, l’avènement du chemin de fer était associé à des craintes bien plus viscérales, au propre comme au figuré.
Selon l’anthropologue Geneviève Bell, ces réactions extrêmes et démesurées face à l’arrivée de nouvelles technologies sont remarquablement anciennes et proportionnelles au degré d’innovation qu’elles représentent.
Lorsque la locomotive à vapeur a commencé à se démocratiser, certains médecins estimaient par exemple que le corps des femmes n’était pas conçu pour supporter une vitesse de 80 km/h et craignaient que l’accélération nécessaire pour l’atteindre n’endommage leur utérus.

Plus étrange encore, certains allaient même jusqu’à affirmer que de telles allures étaient susceptibles de faire entrer le corps des passagers en combustion.
Bell lie ce genre de réactions à la « panique morale » qu’une société éprouve lorsqu’elle est témoin d’avancées techniques et technologiques particulièrement marquantes, plus spécifiquement lorsque ces progrès modifient notre perception du temps et de l’espace, et par extension, notre rapport aux autres.
Comme l’explique l’anthropologue : « Les voitures ont également profondément changé notre rapport au monde, et cela est aussi valable, dans une moindre mesure, pour la télévision, internet et les téléphones portables. Si les stylos plume ont changé notre façon de communiquer, ils n’ont pas pour autant modifié notre perception du temps et de l’espace ».
Au cours du XIXe siècle, ces croyances infondées visaient les femmes, alors considérées comme beaucoup plus faibles et fragiles que les hommes, et à un degré moindre les enfants.

En 1898, un médecin berlinois écrivait notamment que les mouvements violents occasionnés par la pratique d’un sport pouvaient provoquer une déviation et un relâchement de l’utérus, voire un prolapsus et des saignements, et augmentaient drastiquement le risque que les femmes deviennent stériles, alors que leur « rôle biologique » consistait à donner naissance à des enfants en bonne santé.
Lorsque les automobiles, parfois qualifiées de « wagons du diable », ont commencé à envahir les routes au début du XXe siècle, celles-ci étaient si bruyantes et peu fiables que nombre de spécialistes estimaient que les femmes, que l’on croyait naturellement sujettes aux évanouissements et aux crises d’hystérie, seraient incapables de les conduire.
À l’époque, peu comprenaient ce besoin de vitesse. Le code de la route se révélait notoirement sommaire, et, en l’absence de voies dédiées et de signalisation, les accidents étaient courants. Ce qui poussait certains à considérer la conduite automobile comme un véritable « sport extrême ».
Il a finalement fallu attendre 1909 pour que la jeune Alice Ramsey, âgée de 22 ans, fasse voler en éclat ces préjugés sexistes en réalisant la première traversée automobile féminine des États-Unis en 59 jours, en gardant bien évidemment sa voiture et ses trois amies « intactes ». Une performance qui a largement contribué à faire évoluer les mentalités, du moins dans ce domaine précis.

Ces inquiétudes n’ont d’ailleurs pas disparu avec les technologies modernes. Il y a quelques années, une étude avait révélé que la plupart des Occidentaux redoutaient davantage le cyberterrorisme et le fichage de leurs données personnelles qu’une éventuelle nouvelle crise économique.
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