Isolé au milieu de l’Atlantique Sud, l’écosystème de l’île Gough subit les ravages imprévus de rongeurs microscopiques. Introduites par inadvertance, ces créatures massacrent des millions de poussins d’albatross et de pétrels, défiant les tentatives d’éradication environnementales les plus coûteuses.

Comment des rongeurs ordinaires se sont hissés au sommet de la chaîne alimentaire sur une île isolée
Au XIXe siècle, les cales des navires baleiniers transportent involontairement des mulots d’Europe jusqu’à ce territoire volcanique sans arbres. Dépourvus d’ennemis naturels, ces animaux s’adaptent rapidement à un environnement abritant plus de dix millions d’oiseaux marins n’ayant jamais côtoyé de mammifères terrestres.
La cohabitation tourne rapidement au cauchemar pour la faune aviaire locale. Des caméras de surveillance immortalisent des scènes glaçantes où des meutes de rongeurs harcèlent la nuit des poussins immobiles. Incapables de s’enfuir ou de se défendre, les oisillons succombent sous les attaques répétées.
L’agressivité de ces animaux franchit une étape critique lorsque les spécimens adultes deviennent ciblés. Les chercheurs découvrent des dizaines d’oiseaux reproducteurs blessés ou tués. La perte de ces individus menace l’équilibre démographique des espèces sur plusieurs décennies.
Une logistique d’envergure spatiale déployée pour assainir un territoire de 91 kilomètres carrés
Pour stopper ce massacre à répétition, l’organisation britannique RSPB conçoit un projet d’éradication sans précédent. Estimée à 9,2 millions de livres, l’opération initialement prévue pour 2020 subit un retard imputable à la crise sanitaire globale avant de démarrer concrètement au cours de l’été austral 2021.
Sur cet espace escarpé dépourvu d’infrastructures portuaires, des hélicoptères déversent des tonnes de granulés céréaliers imprégnés d’un rodenticide surpuissant, le brodifacoum. Parallèlement, des équipes scientifiques mettent temporairement à l’abri certaines espèces aviaires terrestres le temps d’assurer la sécurité sanitaire de la zone.
Le retour inattendu de l’envahisseur pulvérise les espoirs des défenseurs de l’environnement
L’intervention semble porter ses fruits durant les premiers mois. Le silence s’installe sur les aires de nidification et la faune s’épanouit sans menace apparente. Pourtant, dès le mois de décembre 2021, un piège photographique capture le passage d’une silhouette de rongeur vivante, brisant l’optimisme général.
En quelques mois à peine, les effectifs de rongeurs prolifèrent à nouveau sur tout le relief. Malgré une méthode rigoureusement alignée sur les meilleurs standards internationaux, une poignée d’individus récalcitrants a suffi à réduire à néant des années de préparatifs techniques et d’investissements financiers.
Une enquête indépendante cherche désormais à identifier l’origine exacte du dysfonctionnement. Les spécialistes analysent notamment la répartition des granulés sur le relief accidenté de l’île, l’éventuel dosage inadéquat des appâts ou la présence de zones refuges inaccessibles aux hélicoptères lors des épandages aériens.
Un répit temporaire riche d’enseignements pour la protection des faunes insulaires menacées
Cette tentative apporte néanmoins la preuve concrète du bénéfice d’une telle régulation. Durant la période d’accalmie, plus de mille albatros de Tristan prennent leur envol, tandis que la réussite de reproduction du prion de MacGillivray bondit de 6 % à 82 %, confirmant le potentiel de l’initiative.
L’urgence demeure entière pour éviter la disparition d’espèces emblématiques. Les équipes réévaluent actuellement leur stratégie pour Gough. En parallèle, le projet mené sur l’île Marion adapte déjà ses protocoles. L’objectif est d’intégrer les leçons de cet échec pour enfin éradiquer cette menace persistante.
Par Eric Rafidiarimanana, le
Catégories: Écologie