Sous les dunes libyennes circule un fleuve sans source, alimenté par des pluies tombées il y a des centaines d’années. Ce prodige d’ingénierie abreuve encore des millions d’habitants. Mais que se passera-t-il lorsque cette eau fossile aura disparu ?

Kadhafi voulait faire jaillir un fleuve là où la pluie avait presque disparu
Tout commence loin des côtes, dans les années 1950. Des forages pétroliers révèlent autre chose que l’or noir : d’immenses réserves d’eau douce enfouies sous le désert. Pour la Libye, cette découverte devient une promesse presque irréelle. En effet, le pays affronte déjà des nappes côtières surexploitées et salinisées par la mer.
En 1984, Mouammar Kadhafi lance la Grande Rivière Artificielle. Le projet prévoit alors des milliers de kilomètres de conduites souterraines. Celles-ci relient les puits du Sud à Tripoli, Benghazi et aux terres agricoles du Nord. Par ailleurs, certains tuyaux atteignent quatre mètres de diamètre. Ainsi, un adulte peut s’y tenir debout avec plusieurs mètres au-dessus de la tête.
Des tuyaux géants transportent aujourd’hui la pluie d’un Sahara verdoyant
Pourtant, cette eau ne provient d’aucun fleuve caché. Elle repose dans le système aquifère des grès de Nubie. Celui-ci s’étend entre la Libye, l’Égypte, le Soudan et le Tchad. Selon l’Agence internationale de l’énergie atomique, cet ensemble souterrain couvre environ deux millions de kilomètres carrés. Autrement dit, il représente presque quatre fois la France.
Ensuite, il faut comprendre son origine. Lorsque cette eau s’est infiltrée, le Sahara connaissait des périodes beaucoup plus humides. Des savanes, des lacs et des rivières occupaient alors ces régions aujourd’hui brûlées par le soleil. De plus, les peintures rupestres montrant girafes, bovins et hippopotames ne relèvent pas de l’imagination. Elles témoignent d’un paysage disparu dont l’eau souterraine conserve encore la mémoire.
Enfin, les analyses isotopiques renforcent ce constat. Une étude basée sur le krypton 81 a daté certaines eaux entre 200 000 et un million d’années. Ainsi, chaque verre servi à Tripoli peut contenir une pluie très ancienne. Elle est tombée bien avant Homo sapiens et s’est retrouvée piégée dans les pores des roches profondes.
Le chef-d’œuvre hydraulique fonctionne comme un compte bancaire sans nouveau dépôt
La Grande Rivière Artificielle devait offrir à la Libye une alternative moins coûteuse au dessalement de la Méditerranée. Elle devait aussi réduire la dépendance à la mer. Pour cela, plus d’un millier de puits alimentent le réseau, conçu pour acheminer plusieurs millions de mètres cubes par jour. Sur le papier, le désert devient alors un château d’eau capable de soutenir villes, cultures et industries.
Cependant, la réalité s’impose rapidement. L’aquifère se recharge trop lentement pour compenser les prélèvements. Certes, une partie de la pluie moderne s’infiltre localement, mais ces volumes restent dérisoires face aux quantités pompées. Ainsi, cette ressource fonctionne comme un stock géologique fini. Une fois extrait, il ne se reconstitue pas à l’échelle humaine.
En juillet 2011, pendant l’intervention internationale en Libye, l’OTAN frappe le site industriel de Brega. C’est là que l’on fabrique des éléments du réseau. L’Alliance affirme alors que l’installation sert aussi de stockage militaire. Quoi qu’il en soit, cet épisode révèle une fragilité majeure : un système vital peut devenir une cible dès que l’État vacille.
La guerre a transformé une merveille technique en infrastructure vulnérable
Par la suite, la situation se dégrade rapidement. Des sabotages, des vols de câbles et des puits démontés fragilisent le réseau. En avril 2020, un groupe armé coupe l’alimentation de Tripoli et de plusieurs villes voisines. Plus de deux millions de personnes se retrouvent sans eau. Selon les Nations unies, cette coupure illustre l’usage de l’eau comme levier de pression.
Malgré tout, le réseau continue de fonctionner, mais difficilement. Cette dépendance rend chaque panne plus critique. En effet, remplacer une conduite géante ou sécuriser un champ de captage exige des techniciens, de l’électricité et surtout une stabilité politique. Or, la Libye peine encore à réunir ces conditions.
Sous les dunes, la vieille pluie du Pléistocène poursuit donc son voyage vers les robinets modernes. Elle raconte à la fois l’audace d’un chantier monumental et les limites d’un modèle fondé sur l’extraction. Finalement, une question demeure : combien de temps peut durer un fleuve dont aucune pluie actuelle ne vient plus nourrir la source ?
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Étiquettes: désert du Sahara, eau fossile, grande rivière artificielle
Catégories: Actualités, Monde