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Siccar Point, cette bizarrerie géologique qui a changé à jamais notre perception du temps

« L'esprit semble s'étourdir en regardant si profondément dans l'abîme du temps »

Au premier abord, rien ne semble distinguer Siccar Point des formations rocheuses environnantes. Pourtant, ce lieu découvert en 1788 a permis au géologue écossais James Hutton de montrer que la Terre était bien plus ancienne quon ne le supposait alors.

Situé sur la côte est de l’Écosse, Siccar Point est classé comme « site d’intérêt scientifique particulier » depuis 1961. Lorsque vous observez avec attention ce promontoire rocheux, vous découvrez rapidement que deux types de roches sédimentaires très différentes sont en contact : il s’agit de grauwackes verticaux du Silurien (-425 millions d’années) et de grès rouges horizontaux du Dévonien (-345 millions d’années).

En 1788, peu de personnes comprennent la signification d’un tel phénomène, connu sous le nom de « discordance angulaire », et l’analyse de Siccar Point va essentiellement permettre à James Hutton de remettre en cause les croyances de l’époque, basées sur des interprétations bibliques littérales, voulant que la Terre ait entre 4 000 et 10 000 ans seulement.

En démontrant que la formation de la Terre est en réalité bien plus ancienne, Hutton jette les bases de la théorie du « temps profond » qui va contribuer à révolutionner la science.

Sur cette photographie, la différence entre les roches grises datant du Silurien (-425 millions d’années) et les grès ocres datant du Dévonien (-345 millions d’années) est frappante

Comme de nombreuses figures éminentes des Lumières écossaises, Hutton est un intellectuel touche-à-tout. Il a étudié les lettres classiques à l’université d’Édimbourg alors qu’il n’avait que 14 ans et a brillamment obtenu son diplôme de médecine à l’université de Leiden à l’âge de 23 ans.

Quelques années plus tard, il est parvenu à isoler le chlorure d’ammonium de la suie, un composé chimique notamment utilisé dans l’industrie textile et la métallurgie. Une découverte qui lui permettra de vivre confortablement pour le restant de ses jours.

En dépit de ses succès professionnels, Hutton est perçu comme un homme au caractère lâche par la haute société d’Édimbourg depuis qu’il a été révélé qu’il était le père d’un enfant illégitime. Éreinté par les attaques incessantes dont il fait l’objet, il choisit de se retirer dans les fermes bordant la frontière écossaise qui lui ont été léguées par son père.

Hutton se consacre désormais à l’agriculture, qu’il décrira plus tard comme « l’étude de sa vie », qui l’amène à étudier les sols et à se questionner sur la formation de notre planète.

Comme l’explique Colin Campbell, directeur général du centre de recherche de l’Institut James Hutton : « Il était obsédé par l’érosion des sols et se demandait comment faire pour éviter qu’ils ne se délitent sous l’effet des pluies torrentielles. C’est là qu’il a découvert qu’un processus de renouvellement géologique existait et qu’il intervenait à des échelles de temps colossales. »

Hutton découvre que les sols sont sculptés et façonnés par des processus graduels s’étalant sur des périodes de temps bien supérieures à quelques milliers d’années. Après des années passées à consigner ses observations dans des carnets, il décide de présenter ses découvertes à un petit groupe de philosophes de la Royal Society of Edinburgh en 1785.

Aquarelle réalisée par James Hutton illustrant sa théorie géologique révolutionnaire

Si ces travaux sont bien accueillis, Hutton sait qu’il va avoir besoin de preuves plus évidentes pour convaincre un public plus large.

Sa quête de discordances remarquables venant corroborer ses théories l’amène sur les côtes écossaises de la mer du Nord. Pour l’homme de science, plus le contraste visuel entre deux types de roches sédimentaires est frappant, plus il est facile de montrer que cette bizarrerie géologique est le fruit d’un processus extrêmement lent.

Ainsi, le temps que mettent les montagnes à s’éroder, et les sédiments à former de nouvelles roches sous la mer, qui finiront par émerger, ne se compte pas en milliers, mais en millions d’années.

Lorsqu’il pose les yeux sur Siccar Point, Hutton sait qu’il vient de trouver ce qu’il recherche. Comme le dira plus tard le philosophe et mathématicien John Playfair : « L’esprit semble s’étourdir en regardant si profondément dans l’abîme du temps ».

Pour Iain Stewart, géologue à l’Université de Plymouth : « Hutton comprenait qu’un tel phénomène ne pouvait se produire sur une courte échelle de temps. Le contraste entre ces roches océaniques et terrestres l’illustrait parfaitement ».

La théorie de Hutton gagne en popularité au début du XIXe siècle lorsque Playfair publie la « Théorie Huttonienne de la Terre », un ouvrage recensant ses différentes découvertes. Plusieurs décennies plus tard, le géologue Sir Charles Lyell rédige les « Principes de Géologie » en trois volumes, qualifiés à l’époque de révolutionnaires, qui mettent une nouvelle fois en avant les théories de Hutton, en les « vulgarisant » pour les rendre plus accessibles.

Ces ouvrages vont fortement influencer un certain Charles Darwin, qui s’en inspirera pour son incontournable « Théorie de l’Évolution ». Comme le précise Campbell : « Une Terre âgée de plusieurs millions d’années ouvrait la voie au concept de sélection naturelle. Les découvertes de Hutton ont bouleversé notre compréhension du monde en révolutionnant la géologie et la science moderne ».

James Hutton est considéré comme le père fondateur de la géologie moderne

Dans les décennies qui suivent, les théories de Hutton influencent la culture populaire et finissent même par être acceptées par l’Église d’Angleterre. Une victoire posthume pour ce scientifique écossais largement sous-estimé, mort en 1797 à l’âge de 70 ans dans l’indifférence générale. Il a fallu attendre près de 100 ans avant qu’un groupe de géologues ne recueille les fonds nécessaires pour ériger un monument funéraire à sa mémoire.

Pour aller plus loin, découvrez ces 10 merveilles géologiques uniques sur Terre.

Par Yann Contegat, le

Source: BBC

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