Lorsque le soleil disparaît, la plus vaste forêt tropicale du monde cesse d’absorber le CO₂ et commence à en libérer. Or, une partie de cette respiration nocturne aurait longtemps échappé aux instruments. Une faille discrète qui pourrait modifier son véritable bilan climatique.

La respiration nocturne inverse le rôle climatique de la forêt amazonienne
De jour, la canopée fonctionne comme une immense usine solaire. Grâce à la photosynthèse, les feuilles captent le dioxyde de carbone et l’utilisent pour fabriquer sucres, bois et racines. Mais lorsque la lumière s’éteint, l’absorption de CO₂ s’interrompt, tandis que les arbres, les racines et les organismes du sol continuent de respirer.
La forêt devient alors, pendant plusieurs heures, une source naturelle de carbone. Rien d’anormal à cela : tous les écosystèmes respirent. L’enjeu se trouve dans le solde entre les quantités absorbées le jour et celles relâchées la nuit. Une différence parfois minuscule entre deux flux gigantesques peut décider si une forêt stocke réellement du carbone.
Des mesures biaisées ont longtemps masqué une partie des émissions nocturnes
Depuis les années 1990, des tours équipées de capteurs mesurent les échanges gazeux au-dessus de la canopée. La technique, appelée covariance des turbulences, fonctionne remarquablement lorsque l’air est brassé. Mais durant les nuits calmes et humides, le CO₂ peut s’accumuler près du sol ou glisser vers les vallées sans atteindre les instruments.
Ce carbone invisible a longtemps nourri un véritable casse-tête scientifique. Des travaux menés près de Manaus ont montré que les déplacements horizontaux de l’air pouvaient représenter plus de 70 % du bilan nocturne lors de certaines nuits calmes. La forêt ne respirait donc pas nécessairement davantage : une part de son souffle échappait simplement aux mesures.
Les observations récentes, réalisées à plusieurs hauteurs dans et au-dessus de la végétation, confirment que le CO₂ se répartit de façon très inégale avant l’aube. Cette architecture invisible de l’atmosphère forestière oblige les chercheurs à combiner tours, capteurs au sol, profils verticaux et modèles de circulation pour reconstituer les flux réellement émis.
Le réchauffement nocturne intensifie la respiration et fragilise l’équilibre carbone
La respiration biologique dépend fortement de la température. Lorsque l’air et les sols se réchauffent, les réactions métaboliques s’accélèrent généralement. Les arbres consomment davantage de sucres et les micro-organismes décomposent plus rapidement la matière organique. Des nuits tropicales plus chaudes peuvent donc augmenter les rejets de CO₂, même lorsque la photosynthèse diurne demeure soutenue.
Ce mécanisme ne transforme pas automatiquement toute l’Amazonie en source permanente. Le bassin couvre plusieurs millions de kilomètres carrés et présente d’énormes différences de pluie, de végétation et d’usage des terres. Il rend néanmoins son équilibre plus sensible aux sécheresses, aux vagues de chaleur et à la dégradation forestière, particulièrement dans les régions déjà fragmentées.
L’expression « poumon de la planète » est séduisante, mais trompeuse. Une forêt ancienne produit de l’oxygène tout en en consommant par respiration et décomposition. Son rôle climatique dépend surtout du carbone conservé durablement dans les troncs, les racines et les sols, pas d’une simple alternance entre oxygène et CO₂.
Un rôle climatique fragilisé par les pressions humaines et les extrêmes climatiques
Cette réserve est aujourd’hui mise sous pression. Une étude publiée dans Nature a montré que certaines zones orientales de l’Amazonie émettaient déjà davantage de carbone qu’elles n’en absorbaient, sous l’effet combiné de la déforestation, des incendies et du réchauffement. Les mesures aériennes reposaient sur environ 600 profils atmosphériques recueillis entre 2010 et 2018.
L’épisode El Niño de 2023-2024 a encore souligné cette vulnérabilité. Des analyses combinant satellites, modèles de végétation et mesures atmosphériques attribuent à l’Amazonie plus de la moitié de l’anomalie tropicale des flux terrestres de carbone observée durant cette période, même si les méthodes ne donnent pas toutes exactement la même estimation.
Mieux mesurer la nuit ne diminue donc pas l’importance de protéger la forêt. Cela rend cette protection plus urgente et plus réaliste. L’Amazonie n’est ni une machine parfaite ni une réserve inépuisable capable d’effacer les émissions humaines. Son souffle nocturne rappelle surtout une chose : le climat dépend d’équilibres fragiles, parfois cachés sous quelques mètres d’air immobile.
Par Gabrielle Andriamanjatoson, le
Source: Sciencepost
Étiquettes: émissions de co₂, changement climatique, forêt amazonienne
Catégories: Écologie, Actualités