De façon générale, la sexualité d’une fille et d’un garçon n’est pas perçue et abordée de la même manière. Si l’âge du premier rapport sexuel est en moyenne identique quel que soit le sexe, les parents n’appréhendent pas et n’en parlent pas de la même manière que ce soit avec leur fille ou avec leur fils. 

La sexualité abordée différemment par les parents en fonction du sexe de leur enfant 

Au cours des années 1960, “beaucoup de parents mettent en garde leurs filles contre les risques qu’elles courent, essaient de les protéger, s’inquiètent de leurs fréquentations. S’il s’agit du garçon, ils estiment qu’il n’y a pas lieu de s’inquiéter, puisqu’il ne risque rien”, comme l’expliquait Catherine Valabrègue dans son livre La Condition masculine, paru en 1968. Cette situation a tout de même relativement évolué depuis plusieurs années. En effet, la pilule est devenue légale en 1967, les mineures n’ont pas besoin de l’autorisation de leurs parents afin de se procurer la pilule du lendemain. De plus, les jeunes sont davantage sensibilisés à la sexualité, grâce à au moins trois cours d’éducation sexuelle au cours d’une même année au collège et au lycée. Les lycées doivent également être équipés de distributeurs automatiques de préservatifs. Ces mesures ont alors permis de réduire les risques de grossesse non désirée mais aussi les infections sexuellement transmissibles. “Les niveaux de fécondité adolescente sont particulièrement bas en France et très peu de contaminations par le VIH se produisent parmi les jeunes. De quoi aussi atténuer voire dissiper les craintes, notamment parentales”, explique Michel Bozon, sociologue.

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Malgré ces évolutions, les parents appréhendent toujours la question de la sexualité de leur enfant, surtout lorsqu’il s’agit de leur fille. Par ailleurs, si nos sociétés actuelles évoquent plus facilement la question de la sexualité auprès des jeunes filles, elle est plus difficilement nommée et illustrée que celle des jeunes garçons. “On est passé à une représentation de l’engagement des jeunes dans la sexualité comme normal et attendu”, explique également Michel Bozon, quel que soit le sexe de l’adolescent. De plus, l’âge du premier rapport sexuel a lieu davantage au même âge, pour les deux sexes. En effet, d’après des données de 2006 et 2007 de la European Social Survey, les individus étant en âge d’être parents, soit âgés entre 31 et 65 ans, considèrent que l’âge minimal pour avoir une vie sexuelle est de 16,2 ans, contre 15,3 ans, selon les adolescents ayant entre 15 et 19 ans.

Si la société aborde désormais la sexualité avec les filles de la même manière qu’avec les garçons, les parents n’en parlent toutefois pas de la même façon avec leur fils ou leur fille. C’est la raison pour laquelle un groupe de chercheurs suisses s’est penché, à partir de 2016, sur la question des “perceptions et pratiques de l’éducation sexuelle informelle”, autrement dit celle enseignée par les parents à leur enfant. “Les premiers rapports sexuels, protégés ou pas, c’est la question qu’on se pose en tant que maman, c’est ça qui est le plus inquiétant”, témoigne notamment une mère. “C’est le physique, le fonctionnement d’un homme, d’une femme et leurs relations, les rapports humains. Se protéger notamment contre la maternité mais aussi contre les maladies”, explique une autre mère. Ces remarques sont d’ailleurs en lien avec une étude réalisée par Health Behaviour in School-aged Children (HBSC) qui rapporte que les “parents ne prônent plus un interdit de la sexualité préconjugale mais plutôt un accompagnement sanitaire de ses débuts”.

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L’arrivée des règles est un point essentiel dans les débuts de l’éducation sexuelle, un jalon incontournable”

Cette différenciation faite par les parents est avant tout liée à l’image que donne la société du corps des jeunes filles. “L’éducation à la sexualité est aujourd’hui surtout affaire de prévention et la charge repose quasi exclusivement sur les épaules des filles”, explique en ce sens Élise Devielhe, membre de l’association Épicène diffusant des connaissances en sciences humaines et sociales sur le genre, les sexualités et les familles afin de veiller à la lutte contre les discriminations sexistes et hétérosexistes.

L’image que donne la société du corps de la femme s’accompagne également de la question des cycles menstruels. “L’arrivée des règles est un point essentiel dans les débuts de l’éducation sexuelle, un jalon incontournable”, rapporte Caroline Jacot-Descombes, directrice adjointe de Santé Sexuelle Suisse et coresponsable de l’étude sur les perceptions et pratiques de l’éducation sexuelle informelle. Ainsi, le fils n’étant pas réglé, les parents se concentrent majoritairement moins sur des discussions en rapport avec l’éducation sexuelle qu’avec leur fille qui a ses règles.

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Les filles doivent également réaliser chaque année des consultations gynécologiques, ce qui favorise l’inquiétude chez les parents. “C’est à cette profession médicale, construite sur la pathologisation du corps sain, puisque l’on va consulter quand on va bien, que l’on a confié la gestion de la contraception : elle agit comme une sorte de péage. C’est vraiment ritualisé et intégré par les familles”, rapporte Élise Devielhe. Caroline Jacot-Descombes ajoute également que les parents s’interrogent davantage sur le moment idéal pour conduire leur fille chez la ou le gynécologue et celui à partir duquel elle doit prendre la pilule : “De facto, ce parcours gynécologique donne un rôle spécifique et une responsabilité à la fille. C’est très clair.

Il y a une angoisse autour de la pénétration”

La représentation de la sexualité se résume souvent au coït, on reste dans un schéma relativement simple et très hétéronormé. Quand on parle aux parents, il y a une angoisse autour de la pénétration. Un parent nous l’a dit explicitement : il est plus facile de pénétrer que d’être pénétrée.” Voici ce qui angoisse également les parents face à la sexualité de leur fille.

Pour faire face à ces inquiétudes, la majorité des parents estiment qu’il faut donner plus de conseils à leur fille qu’à leur garçon. Ainsi, ils considèrent qu’elle ne sera que mieux préparée corporellement mais aussi psychiquement et matériellement. « Les femmes sont ainsi poussées à intérioriser une responsabilité de soi qui est aussi la responsabilité de l’autre”, constate Michel Bozon. Il semble donc que les filles se doivent d’être davantage responsabilisées et plus mûres que les garçons. 

La protection des filles ou jeunes femmes est beaucoup plus présente dans le discours des parents”

Cette différenciation est en réalité “le reflet d’une société. Il y a tout un discours qui tend à responsabiliser les jeunes filles et femmes et qui est construit par les politiques publiques pour résoudre les problèmes sociétaux que sont les grossesses non voulues, les interruptions de grossesse, la propagation des IST, les violences sexuelles… La protection des filles ou jeunes femmes est beaucoup plus présente dans le discours des parents parce qu’elle est aussi plus présente dans les campagnes contre les abus sexuels, et à raison au vu des statistiques”, explique Caroline Jacot-Descombes.

Si les revendications féministes ont permis de soulever le problème des violences sexuelles, elles ont également renforcé les inquiétudes des parents vis-à-vis de la sexualité de leur fille. De plus, les mesures visant à protéger les femmes les “désignent comme de potentielles victimes” et ne les aident pas à avoir une éducation au consentement identique à celle des hommes. “Ce discours-là a créé une peur, pas forcément explicite ni réfléchie de la part des parents”, ajoute Caroline Jacot-Descombes. Une inquiétude qui pousse parfois les parents à interdire à leur fille certaines sorties, comme l’explique Michel Bozon. “Le contrôle strict, où les jeunes doivent demander à chaque fois à leurs parents l’autorisation de sortir lorsqu’ils le souhaitent, ce qui en restreint évidemment la possibilité, et le “contrôle souple”, où il suffit d’informer sur ses intentions et le lieu où l’on se rend. Le premier correspond plutôt aux jeunes femmes, le second aux hommes.

Une “tenue décente ou correcte” souvent imposée aux filles 

Dans nos sociétés actuelles, les parents s’inquiètent également de l’apparence de leur fille. En effet, nous avons souvent l’image que les filles doivent faire attention à ce qu’elles portent, notamment au sein des établissements scolaires. “On place sur les filles la responsabilité du désir des garçons. Il y a des règlements explicites, d’autres où c’est plus fou, où il est écrit “tenue décente ou correcte”, mais les formules sont interprétées contre les filles et ne reposent pas de la même manière sur les deux sexes : quand les garçons sont mis à l’amende, c’est pour un jean troué, parce que c’est négligé mais pas parce que c’est sexualisé, ce n’est pas pour un décolleté ni du slut-shaming”, comme l’explique Élise Devielhe. Cette dernière avait d’ailleurs réalisé une thèse sur les méthodes d’éducation à la sexualité élaborées en France et en Suède. Nous pouvons en conclure que toute marque d’irrespect est en réalité tout ce qui peut être sexualisé, y compris lorsque l’on parle de tenue vestimentaire. Ainsi, il s’agit d’une raison supplémentaire pour beaucoup de parents d’aborder différemment la sexualité avec leur fille. 

Être une jeune fille avec une sexualité active et le faire savoir n’est absolument pas valorisé dans notre société”

Être une jeune fille avec une sexualité active et le faire savoir n’est absolument pas valorisé par notre société, et cela influence le discours des parents”, poursuit Caroline Jacot-Descombes. 

Dans leur étude, les chercheurs suisses ont montré que des mères faisaient régulièrement “allusion au décolleté de certaines filles” en parlant à leur fille. Les pères, quant à eux, apportent le discours suivant : “Tu ne le feras pas trop tôt”. “Les filles sont rappelées à l’ordre de ce qu’est censée être une fille, c’est-à-dire quelqu’un qui n’est pas à l’initiative, qui est sur la retenue”, explique Élise Devielhe, notamment en ce qui concerne le risque de grossesse, d’IST ou de mauvaise réputation.

Même si les pères insistent avec leur fils sur le fait que le porno n’est pas la norme et que les mères veillent à leur enseigner le respect envers les femmes, les parents s’inquiètent bien moins pour leur fils. Par ailleurs, “les garçons étiquetés comme “pédés” (…) ne semblent jamais avoir de petite amie ou sont “puceaux” à un âge considéré comme trop avancé”, explique Isabelle Clair, sociologue, dans un article intitulé “Le pédé, la pute et l’ordre hétérosexuel”. Ainsi, la sexualité des garçons est surtout perçue comme le signe d’une virilité et est davantage valorisée que celle des filles par les jeunes et la société en général.

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Dans les débuts sexuels des hommes, ce qui domine, c’est l’aspect d’apprentissage individuel et de découverte de soi, avec un certain détachement pour les conséquences à l’égard de la partenaire. Ce sont les femmes qui sont chargées de les ‘civiliser‘ », conclut Michel Bozon. Ainsi, aborder la question de la sexualité de manière différente avec son fils et sa fille ne fait que donner de l’importance aux stéréotypes de genre. 

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