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Plantée pour fixer la vase, cette graminée a profondément modifié la baie du Mont-Saint-Michel

Elle ressemble à une simple herbe battue par les marées. Pourtant, la spartine anglaise possède un talent étonnant : retenir les sédiments et faire avancer les prés salés. Dans la baie du Mont-Saint-Michel, son histoire révèle surtout combien un paysage peut basculer sous l’effet combiné de la nature et des aménagements humains.

Touffes de spartine sur les vasières et prés salés de la baie du Mont-Saint-Michel à marée basse.
La spartine anglaise s’installe sur les zones vaseuses de la baie du Mont-Saint-Michel, où ses tiges et ses racines favorisent localement le dépôt et la stabilisation des sédiments – DailyGeekShow.com / Image Illustration

Une herbe venue d’Angleterre apparaît dans la baie et commence à gagner les vasières

Au premier regard, difficile d’imaginer une quelconque menace. Spartina anglica pousse en touffes sur les zones régulièrement recouvertes par la mer. Cette graminée robuste est issue d’une histoire botanique singulière, née en Angleterre après hybridation entre spartines européenne et américaine. En France, elle est introduite en Normandie dès le début du XXe siècle.

Sa présence autour du Mont-Saint-Michel est enregistrée vers 1925, selon un guide consacré à l’espèce. Quatre ans plus tard seulement, son expansion préoccupe déjà les élus locaux. La plante possède effectivement une qualité remarquable : elle supporte le sel, l’immersion et les sols meubles où beaucoup d’autres végétaux auraient du mal à s’enraciner.

Mais l’histoire réserve une nuance importante. Des documents Natura 2000 consacrés à la baie indiquent que les peuplements de Spartina anglica n’y occupent pas nécessairement d’immenses superficies. Une étude publiée dans Estuarine, Coastal and Shelf Science la décrivait même comme relativement rare dans certains secteurs occidentaux. Le scénario est donc plus complexe qu’une invasion généralisée.

Ses tiges ralentissent l’eau et déclenchent un étonnant piège naturel à sédiments

Le véritable pouvoir de la spartine se cache presque sous les pieds. Lorsque la marée recouvre ses touffes, feuilles et tiges ralentissent localement les courants. Une partie des particules en suspension peut alors se déposer. Les racines stabilisent ensuite le substrat, favorisant progressivement l’installation d’une végétation plus dense sur certaines zones pionnières.

Ce mécanisme est bien documenté chez les spartines, même si son intensité dépend fortement du contexte hydrodynamique. Autrement dit, la plante ne fabrique pas elle-même les sédiments. Elle agit plutôt comme un filet végétal, capable de retenir une fraction de ce que la mer transporte déjà. À force de marées, quelques centimètres peuvent modifier la végétation et le paysage.

Cette progression n’est pas anodine pour les animaux. Lorsque des vasières ouvertes deviennent végétalisées, les communautés d’invertébrés peuvent changer et, avec elles, les ressources accessibles aux poissons et aux oiseaux. La baie reste pourtant un site majeur pour l’avifaune, accueillant selon l’Inventaire national du patrimoine naturel jusqu’à 200 000 à 250 000 oiseaux aquatiques en hiver.

L’envasement du Mont cache une histoire beaucoup plus vaste qu’une simple plante envahissante

Accuser uniquement la spartine serait pourtant raconter la moitié de l’histoire. L’UNESCO rappelle que l’ensablement résulte de phénomènes naturels, mais surtout d’aménagements ayant perturbé les circulations d’eau. La digue-route construite en 1879 figure parmi les transformations déterminantes : elle empêchait notamment l’eau de circuler librement autour du rocher.

La canalisation du Couesnon, la poldérisation et l’ancien barrage ont également modifié la mécanique de l’estuaire. Lorsque les sédiments s’accumulent suffisamment, les herbus peuvent progresser et fixer davantage de matériaux. La végétation devient donc l’un des rouages d’une boucle sédimentaire bien plus vaste, et non l’unique responsable d’un Mont progressivement rattaché aux terres.

Pour rendre le Mont à la mer, il a fallu reconstruire toute la mécanique des marées

Face au risque de voir le rocher perdre durablement son caractère maritime, un chantier exceptionnel a été engagé. Son coût de référence a atteint 184,74 millions d’euros. Nouveau barrage sur le Couesnon, suppression de l’ancienne digue-route et construction d’un pont-passerelle : l’objectif consistait à redonner de la mobilité à l’eau plutôt qu’à simplement retirer des tonnes de sable.

Mis en service en 2009, le barrage peut stocker jusqu’à 1,2 million de mètres cubes d’eau avant de la relâcher vers la baie. Ces chasses remettent des sédiments en suspension et les éloignent du Mont. Depuis 2015, le rocher peut ainsi retrouver temporairement son insularité lors des grandes marées, résultat spectaculaire de plusieurs décennies de travaux.

L’histoire de la spartine reste finalement fascinante pour une autre raison. Une plante haute de quelques dizaines de centimètres peut participer à remodeler un littoral lorsqu’elle rencontre des conditions favorables. Mais la baie rappelle surtout qu’un paysage est une mécanique complexe : végétation, courants, sédiments et ouvrages humains s’y répondent sans cesse. Et parfois, pendant plus d’un siècle.

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