Peu sont les historiens à s’être intéressés à l’existence des lesbiennes sous le Troisième Reich. Rafles, viols, thérapies par la prostitution, forcées de se cacher… voici certaines des atrocités qu’elles ont subies sous le régime nazi. Néanmoins, nous ne savons quasiment rien à leur sujet. Constat surprenant, notamment lorsque l’on sait que l’idéologie nationale-socialiste considérait l’homosexualité comme un vice et que toute femme ne respectant pas son rôle d’épouse et de mère afin de perpétuer la race pure était réprimée. Aujourd’hui, nous vous proposons un dossier et portrait collectif de la vie de ces lesbiennes bien trop souvent passée sous silence. 

L’homosexualité masculine face à l’homosexualité féminine

Que savons-nous réellement de la vie des lesbiennes sous le régime nazi ? Pratiquement rien. Leur existence n’a que rarement intéressé les chercheurs. Étonnant, notamment lorsque nous savons que l’idéologie nazie condamnait l’homosexualité et que les femmes se devaient de respecter leur rôle de femme mariée mais aussi de mère. Par ailleurs, alors que les relations homosexuelles entre hommes ont toujours été passibles de poursuites pénales dans une grande partie de l’Allemagne, l’homosexualité féminine n’était quant à elle pas condamnée. Mais pour quelles raisons exactement ? Ce phénomène peut s’expliquer par le fait que les femmes se devaient d’occuper une place bien particulière à l’époque au sein de la société allemande. De plus, contrairement aux homosexuels masculins, les lesbiennes n’étaient pas une menace politique ou bien sociale, et ce, y compris après 1933 et sous le régime nazi. 

Les lesbiennes, bien plus que les hommes homosexuels, ont également fortement participé au mouvement d’émancipation homosexuelle qui a vu le jour à partir des années 1890 en Allemagne. Néanmoins, les femmes n’avaient pas le droit d’intégrer d’organisations politiques jusqu’en 1908 et elles se retrouvaient de manière plus discrète dans des bars. Après la Première Guerre mondiale, la morale sexuelle s’est également ouverte davantage. Par la suite, la république de Weimar offrit d’autres libertés aussi sociales que politiques ainsi que pour la majeure partie des homosexuels, femmes et hommes confondus. De grandes villes comme Berlin sont alors devenues de véritables centres de la vie homosexuelle allemande : des clubs tels que le Tanzpalaste Zauberflöte ou encore le Dorian Gray ont par exemple permis aux lesbiennes urbaines de vivre aussi librement que les lesbiennes rurales. De plus, des revues comme Frauenliebe (Amour féminine en français) ou encore Die Freundin (L’Amie en français) ont également pu voir le jour grâce à un adoucissement de la censure.

Une de la revue Die Freundin – numéro du 30 avril 1930

La réapparition d’un conservatisme politique dans les dernières années de la république de Weimar a toutefois provoqué l’apparition de plusieurs mesures répressives contre les homosexuels. Die Freundin et d’autres journaux lesbiens ont alors été interdits en vertu de la loi de protection de la jeunesse contre les publications obscènes. Nombreux sont les conservateurs à avoir également exigé la pénalisation des actes homosexuels. Dans ce même contexte, de nombreux auteurs ont publié des pamphlets dénonçant principalement le mouvement pour les droits de la femme, l’accusant d’être une organisation visant à convertir les Allemandes à l’homosexualité. 

Une menace morale à la pureté de la race

Par la suite, l’homosexualité féminine était pour nombre de juristes, criminologues ou encore théoriciens du parti nazi “une menace morale à la pureté de la race”. En outre, alors qu’à partir de 1909, le gouvernement allemand avait tenté d’inclure les femmes au sein du paragraphe 175, condamnant les activités homosexuelles entre hommes, il a par la suite fait à nouveau pression pour que l’homosexualité féminine y soit de même intégrée. Cela était alors une “façon de soustraire les femmes aux hommes et à l’institution du mariage”.

Pourtant, le lesbianisme ne sera jamais inclus dans ce fameux paragraphe, et ce, pour diverses raisons : au sein de la société allemande, les femmes sont exclues des postes politiques et administratifs importants et l’homosexualité féminine ne serait pas en contradiction avec le souhait de se marier et de fonder une famille. Une hypothèse qui n’est d’ailleurs pas sans lien avec l’idéologie nazie qui estimait que l’homosexualité se soignait. Une autre et dernière raison était le fait que les relations intimes entre femmes étaient bien trop monnaie courante donc trop complexes à identifier et les autorités préféraient alors les passer sous silence.

Les lesbiennes ont également échappé à bon nombre de condamnations que beaucoup d’hommes homosexuels ont malheureusement subies. Néanmoins, ce lourd silence au sujet des lesbiennes ne permet pas de mesurer réellement l’importance de leur persécution ni d’établir des chiffres précis, ces femmes ayant bien souvent été contraintes de se cacher. 

Des rafles dans les bars

Si les lesbiennes ont pu échapper à diverses condamnations, l’arrivée au pouvoir d’Hitler en 1933 les a frappées de plein fouet. Plusieurs lieux lesbiens subissent par exemple de violentes rafles, les contraignant de ce fait à fermer leurs portes. Quelques bars de Berlin ont toutefois ouvert mais de manière clandestine. Par ailleurs, la presse lesbienne est censurée, les associations interdites et les nazis réalisent des listes de lesbiennes. Celles-ci sont donc persécutées de partout. 

L’historienne et chercheuse allemande Claudia Schoppmann a pu recueillir de multiples témoignages montrant que les lesbiennes vivaient dans la peur constante d’être dénoncées au grand jour. La crainte du licenciement était également omniprésente : les lesbiennes sont licenciées lorsqu’elles sont “repérées” sur leur lieu de travail. Ainsi, nombreuses sont celles à modifier leur apparence et à imiter des mimiques féminines suivant à la lettre les idéaux nazis. Beaucoup d’entre elles sont forcées par la pression sociale à se marier, fréquemment avec des homosexuels. 

Pour ne pas être persécutée lorsque l’on est lesbienne il fallait donc rentrer dans les rangs ou malheureusement ne pas l’être. Pourtant, nombreuses sont les lesbiennes à avoir été arrêtées, envoyées dans des camps de concentration ou encore à avoir été emprisonnées. Dans l’ouvrage Zeit der Maskierung : Lebengeschichten lebischer Frauen im “Dritten Reich” de Claudia Schoppmann, nous pouvons lire le récit de Lotte Hahm, grande militante lesbienne berlinoise arrêtée avant la guerre puis envoyée dans un camp de travail durant de longues années pour avoir été à la tête d’associations et clubs lesbiens.

Dans les camps, des blocs sont même réservés aux lesbiennes, notamment à Bützow en ex-République démocratique allemande où elles sont drastiquement maltraitées avec humiliation. Les SS poussaient de même les prisonniers de ce camp à les violer. Par ailleurs, dans les camps de femmes de Ravensbrück, elles étaient obligées de porter un triangle rose avec un sigle “LL”, autrement dit Lesbische Liebe, Amour lesbien en français. Néanmoins, elles portaient la majeure partie du temps un triangle de couleur noire les identifiant alors au groupe des “asociaux”, autrement dit tout individu n’étant pas conforme aux normes dont les chômeurs, prostituées ou encore les sans-abris.

Triangles imposés par le système concentrationnaire nazi, dont le triangle rose pour les homosexuels ainsi que le noir pour les asociaux.
Femmes de Ravensbrück attendant d’être évacuées par la Croix-Rouge suédoise. La croix blanche sur leur dos indique qu’elles sont des prisonnières.

Des femmes forcées à la prostitution 

Sous le Troisième Reich, nombreuses sont les lesbiennes a être également forcées à entrer dans les bordels pour se prostituer dans les camps. Comme le rapporte Komitid, Claudia Schoppmann relate dans son ouvrage le témoignage d’une jeune femme du nom de Else qui s’est retrouvée dans un camp. Alors qu’elle travaillait à Potsdam en tant que serveuse et vivait avec son amante, elle est arrêtée en raison de son homosexualité. Elle a toutefois été enregistrée à Ravensbrück parmi les “asociales”. Par la suite, Else est conduite au camp de Flossenbürg où nombreux sont les prisonniers à être des hommes “asociaux” ou “criminels”. Dans ce camp, elle fait partie de celles qui sont obligées de travailler dans un bordel. 

Photographie du camp de Flossenbürg en avril 1945

Les nazis considéraient effectivement que faire travailler les lesbiennes dans ces bordels les remettrait dans le droit chemin. Après avoir travaillé plusieurs mois au bordel de Flossenbürg, Else est déportée dans un camp d’extermination, probablement Auschwitz mais les sources sont très floues à ce sujet, et y serait morte. La mort était en effet le sort réservé au bout de six mois aux femmes qui étaient dans les bordels.

Une politique de discrimination envers les femmes en général 

Sous le régime nazi, les lesbiennes subirent aussi la politique de discrimination envers les femmes en général. Les nazis considéraient que la fonction première des femmes était d’être aussi bien une bonne épouse qu’une bonne mère. Face à cela, ils leur interdirent les plus prestigieuses des professions. Néanmoins, le grand besoin de main-d’oeuvre à cause de la guerre a entraîné l’augmentation du nombre de femmes qui travaillaient, même si elles étaient largement moins bien payées que les hommes. Ces bas salaires imposés aux femmes touchèrent plus sévèrement les lesbiennes, car souvent célibataires et ne pouvant donc pas compter sur le salaire de leur conjoint. 

Par ailleurs, même si les relations sexuelles entre femmes n’étaient pas officiellement illégales sous le Troisième Reich, les difficultés économiques, la pression sociale ainsi que la peur omniprésente d’être arrêtées rendaient la vie des lesbiennes bien complexe. En outre, si de multiples lesbiennes ont souffert sous le régime nazi, elles n’étaient pas persécutées en permanence. Nombreuses sont celles à avoir accepté de vivre dans la discrétion ou encore de se marier avec des amis. Elles ne furent donc pas inquiétées et parvinrent à survivre. 

Les femmes étaient considérées par les nazis comme inférieures aux hommes. Les lesbiennes étaient par conséquent une moindre menace que les hommes homosexuels. Les nazis considéraient de surcroît que les femmes étaient passives ainsi que des individus ayant forcément besoin d’un homme pour exister réellement et avoir une vie sexuelle. Finalement, les nazis n’estimaient pas que l’amour lesbien était un problème pour l’État ou la société en général, les lesbiennes pouvant selon eux quand même remplir la fonction première de la femme : être mère du plus grand nombre possible d’enfants aryens. Indépendamment de sa sexualité, chaque femme pouvait ainsi servir l’État nazi en tant qu’épouse et mère.

— asiandelight / Shutterstock.com

Comment commémorer au mieux les lesbiennes sous le Troisième Reich ? 

Face à ces quelques faits, registres de camps, récits et témoignages rapportés par trop peu de chercheurs et historiens, il apparaît donc bien complexe de commémorer les lesbiennes ayant vécu sous le Troisième Reich. En effet, comment raconter la vie de ces innommées et de celles qui, contrairement aux homosexuels masculins, n’ont pas été explicitement persécutées par le régime nazi mais qui ont tout de même été drastiquement réprimées, humiliées, empêchées d’être elles-mêmes, forcées à la prostitution ou encore de se cacher ? Innommées, elles ont tout de même, comme nous l’avons vu, été incompatibles avec l’idéologie du régime nazi. 

Concernant le manque d’informations au sujet de la vie de ces lesbiennes sous le Troisième Reich, Suzette Robichon, activiste lesbienne et cofondatrice de la LIG (Lesbiennes d’intérêt général, fonds de dotation féministe et lesbien), s’est également exprimée : “À prendre connaissance de ces récits, nombreux, on mesure l’absurdité dramatique des débats autour de la reconnaissance de la déportation et des persécutions des lesbiennes, une mémoire encore disputée aujourd’hui.” Raconter tous ces vécus et ces “trajectoires de femmes ayant aimé des femmes” est également l’objectif principal de “Constellations brisées”, projet dirigé par Queer Code et Suzette Robichon. “Les lesbiennes font sans aucun doute partie de ces sujets illégitimes, de ces non-sujets, leur éviction des récits historiques en général en est emblématique”, s’est exprimée à son tour Insa Eschebach, directrice du mémorial de Ravensbrück, dans un communiqué de presse de ce projet.

Commémorer la vie des lesbiennes sous le Troisième Reich est d’autant plus complexe que nous sommes face à une entreprise historiographique majoritairement hétérocentrée. Ainsi, “si nous n’écrivons pas nous-mêmes notre histoire, dont cette mémoire fait partie, personne d’autre le fera. Je voudrais que cette histoire éveille les consciences. Notre monde compte encore de nombreux camps, et la situation déjà dramatique est exacerbée par la crise sanitaire que nous vivons. Comment les lesbiennes vivent-elles dans ces camps ? Et qui documente et se soucie de ces vécus ?”, a affirmé Suzette Robichon.

L’invisibilisation des lesbiennes a tout à voir avec une écriture de l’histoire hétérocentrée, l’histoire s’écrit dans des contextes et des systèmes politiques. Le nôtre est celui de l’hétéropatriarcat. Pour moi, il nous faut inventer une façon d’écrire cette histoire. Écrire cette histoire, c’est forger des outils avec des lesbiennes et des personnes ayant conscience des rapports de domination en œuvre à l’époque et ceux à l’œuvre aujourd’hui. Je pense qu’il faut écrire cette histoire avec une éthique de recherches renouvelée. En tout cas, moi j’ai envie de l’écrire de façon communautaire. C’est-à-dire avec une communauté de personnes ayant des savoirs pluriels qui permettent d’accéder à des sources et de les décoder ensemble grâce à des points de vue riches de leur diversité”, a ajouté Isabelle Sentis, fondatrice de Queer Code.

Il est très complexe d’aborder les sexualités voulues/subies et les relations amoureuses/amicales… dans un contexte de déportation alors que les personnes qui accueillaient les déportées au retour des camps ne voulaient pas les entendre. De plus, les tabous et les interdictions de l’époque ont fait comme des couches de sédimentation dans les mémoires des survivant.e.s… En France, encore aujourd’hui la notion de vie privée et de ne pas évoquer le lesbianisme des personnes sont très ancrés. Lorsque ces femmes ont pu être  interrogées, questionnées par des chercheur.se.s, elles ne l’ont été que sur certains sujets et pas sur d’autres…”, a finalement conclu Isabelle Sentis.

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