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Les dinosaures ont croisé l’herbe pendant cent millions d’années, et leur bouche n’a jamais appris à la digérer

Deux fossiles ont prouvé que des dinosaures herbivores ont bien consommé des graminées primitives, dès le Crétacé inférieur, mais leur dentition n’a jamais évolué pour faire de l’herbe un repas, parce que la silice abrasive des graminées appelait une réponse que les dinos n’ont pas inventée.

Vertèbre fossilisée d'hadrosaure avec fracture cicatrisée examinée par une main gantée.
Les fractures sur les vertèbres caudales des hadrosaures révèlent des indices sur leur reproduction brutale. – DailyGeekShow.com / Image Illustration

L’herbe est arrivée bien après la moitié du règne des dinosaures non aviens

Les premières plantes terrestres datent d’environ 470 millions d’années, à l’Ordovicien. Les graminées, en revanche, sont une innovation très tardive de l’évolution. Pendant la quasi-totalité du Mésozoïque, le sol porte surtout des fougères, des cycadales et des conifères, rejoints à partir d’environ 135 millions d’années par les premières plantes à fleurs.

Caroline Strömberg a posé la chronologie consensuelle dans Annual Review of Earth and Planetary Sciences en 2011. Les graminées restent ainsi marginales en fin de Crétacé, leur expansion réelle commence au Paléogène, et la dominance des prairies n’arrive qu’au Miocène, il y a une vingtaine de millions d’années.

Concrètement, Stegosaurus et Allosaurus, qui peuplaient le Jurassique entre cent cinquante-cinq et cent quarante-cinq millions d’années, n’ont jamais pu croiser une seule graminée. Pour le Tricératops, à la toute fin du Crétacé, l’occurrence devient tout juste possible.

Deux fossiles montrent pourtant que des dinosaures ont bien consommé des graminées

La première preuve directe vient de Chine. Une équipe emmenée par Wu et al. publie ainsi en 2018 dans National Science Review l’analyse de dents d’Equijubus normani, un hadrosauridé basal de l’Albien (environ cent treize millions d’années) découvert dans la province du Gansu. Sur ces dents, l’épiderme et les phytolithes typiques de Poaceae signent finalement la présence de graminées primitives dans son régime.

La seconde preuve vient d’Inde. Vandana Prasad et Caroline Strömberg publient notamment en 2005 dans Science l’analyse de coprolithes attribués à des titanosaures de la formation Lameta, datés du Maastrichtien, soit soixante-dix à soixante-six millions d’années. Au moins cinq lignées différentes de Poaceae y ont par ailleurs laissé leur trace silicifiée. Les graminées peuplaient donc l’Inde à la veille de l’extinction des dinosaures non aviens, déjà bien diversifiées.

Aucun dinosaure n’a pourtant développé la dentition spécialisée des herbivores modernes

Les phytolithes de silice incrustés dans les feuilles de graminées rabotent les dents comme un papier de verre microscopique. Pour neutraliser cette abrasion, les chevaux et les bovins ont précisément allongé la couronne de leurs molaires à partir du Miocène, une stratégie connue sous le nom d’hypsodontie qui résiste à des décennies d’usure et signe ainsi la vraie co-évolution graminivore.

Les dinosaures, pourtant, avaient une autre solution, plus ancienne et radicalement différente. La polyphyodontie, autrement dit le remplacement continu des dents toute la vie. Le sauropode Nigersaurus renouvelait par exemple ses dents en quatorze jours. Les hadrosaures du Crétacé supérieur portaient quant à eux des batteries de centaines de dents empilées, qui se relayaient en continu pour broyer le feuillage.

Mais cette stratégie n’a rien d’une adaptation à l’herbe, c’est plutôt une stratégie généraliste héritée. Les graminées restant marginales tout au long du Mésozoïque, aucune pression sélective ne pousse en effet les dinos vers une dent dédiée. La véritable co-évolution avec les graminées surgit donc cinquante millions d’années plus tard, avec des mammifères dont l’ancêtre commun ne pesait pas plus qu’une musaraigne au temps des dinosaures.

L’imaginaire des prairies du Jurassique est un anachronisme tenace

Visualiser un dinosaure dans une prairie verte tient donc d’un anachronisme tenace. La nouvelle saison de Walking With Dinosaurs, diffusée par la BBC en juin 2025, a précisément revu ses paysages, avec notamment des sous-bois denses de fougères arborescentes, cycadales, conifères, marécages, plantes à fleurs primitives, et finalement pas une seule pelouse.

C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles les projets de dé-extinction menés par Colossal Biosciences ciblent le mammouth, le dodo ou le thylacine, plutôt que le dinosaure. Recréer un Tricératops exigerait en effet non seulement de reconstituer son génome depuis longtemps dégradé, mais aussi tout son écosystème végétal, un monde de plantes archaïques que la Terre n’abrite plus.

Par Gabrielle Andriamanjatoson, le

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