Inconnue de la Seine
© Phil Parker / Wikimedia Commons

Nous ne connaissons pas son nom. Nous ne connaissons pas non plus son âge ni son histoire. Nous ne savons pas ce qui l’a amenée à se noyer dans la Seine, à Paris. Nous savons uniquement qu’elle s’est retrouvée avec les lèvres les plus embrassées de tous les temps. Mais comment ?

L’Inconnue de la Seine

D’après ce qui est raconté, le corps de cette jeune femme a été retiré de la Seine, au niveau du quai du Louvre, à Paris, vers la fin des années 1880. Son corps n’ayant aucune trace d’agression, les autorités ont suspecté un suicide. Et les spécialistes estiment qu’elle avait environ 16 ans lorsqu’elle est décédée.

Une fois retirée de la Seine et analysée, elle a été transportée à la morgue de Paris. Puis, elle a été exposée au public aux côtés des corps d’autres morts inconnus afin d’être identifiée. Un défilé macabre autour du cadavre s’est ensuivi. Malheureusement, personne ne l’a reconnue, ou du moins personne ne se présenta.

Si personne ne l’a reconnue, cela ne veut pas dire qu’elle est passée inaperçue. En effet, même dans sa mort, son apparence sereine a fait tourner des têtes. Cela a commencé avec un pathologiste de la morgue de Paris.

Un masque mortuaire

La pathologiste en question a été stupéfié par la beauté du visage de la jeune fille. Il a donc décidé de faire un masque mortuaire en plâtre de cire de son visage. D’après le dessinateur Georges Villa, l’empreinte du visage a été prise sur celui d’un jeune décédé de la tuberculose vers 1875. Toutefois, aucune trace du moulage d’origine n’a été retrouvée. D’après d’autres rumeurs, le masque aurait été fait en Allemagne à partir du visage de la fille d’un fabricant de masques.

Ce masque a eu un franc et macabre succès. Très vite, il a été reproduit et vendu dans des boutiques de souvenirs à Paris, puis en Allemagne et dans le reste de l’Europe. Il est décrit par Albert Camus de la sorte : « La Joconde noyée est devenue une icône culturelle convoitée. »

Avec le temps, l’Inconnue de la Seine reposait sur de nombreuses cheminées et décorait les salons de tout le continent européen. On pouvait aussi voir son masque dans des ateliers d’artistes, tel un modèle muet et immobile.

L’art et l’Inconnue de la Seine

L'Inconnue de la Seine
Domaine public Portrait du peintre hollandais Lucie van Dam van Isselt, 1914

Très vite, les poètes et romanciers se sont intéressés à ce masque. Au XXe siècle, nombreux sont ceux à avoir inventé de multiples histoires dramatiques autour de cette héroïne au destin tragique et tristement engloutie par la Seine. « Les faits étaient si rares que chaque écrivain pouvait projeter ce qu’il voulait sur ce visage lisse », a déclaré l’archiviste du musée Hélène Pinet. « La mort dans l’eau était un concept très romantique. La mort, l’eau et la femme étaient une combinaison alléchante. » Un critique littéraire l’a même décrite par la suite comme « l’idéal érotique de l’époque, le modèle esthétique de toute une génération de filles allemandes qui ont modelé leur apparence sur elle ».

Littérature anglaise, américaine, française, allemande, slave : l’Inconnue de la Seine a fait couler beaucoup d’encre parmi les littéraires. Mais pas que. En effet, sa popularité a aussi intéressé le monde de la peinture (Lucie van Dam van Isselt en 1914, par exemple), de la photographie (Albert Rudomine en 1927), du cinéma (Agnès Varda en parle dans son documentaire de 1988 Jane B. par Agnès V.), du ballet (Bentley Stone a chorégraphié une version de l’Inconnue sur une musique de Francis Poulenc pour le Stone-Camryn Ballet en 1963), de la musique (Rescue Annie raconte une version de l’histoire de l’album No Man’s Land de Frank Turner, en 2019) et pour une poupée CPR (son visage a été utilisé pour la tête du mannequin de secourisme Resusci Anne et a été créé en 1958). C’est d’ailleurs par rapport à cette dernière que le visage de l’Inconnue de la Seine a été appelé « le visage le plus embrassé de tous les temps ».

mannequin secourisme
— © ~aorte~ / Wikipedia
Torse de mannequin Resusci Anne

Un mystère planant toujours

Quoi qu’il en soit, l’origine de cette inconnue demeure encore de nos jours. La pédiatre et éducatrice Megan Phelps de la faculté de médecine de l’université de Sydney a expliqué que « les défis d’en savoir plus sur son histoire et son impact en tant qu’icône culturelle lui ont donné encore plus d’importance. Elle a été une figure énigmatique, et j’ai vraiment apprécié les voyages figuratifs et littéraux dans lesquels elle m’a emmenée. Je ne pense pas que nous saurons un jour qui était la jeune femme. Je soupçonne qu’elle était le modèle d’un artiste et que son image était utilisée pour créer un masque à utiliser pour la pratique de la copie de dessin. »

À savoir également : depuis 2017, l’Atelier Lorenzi, à Arcueil, fabrique des masques mortuaires en plâtre à partir d’un moule du XIXe siècle. Il s’agirait de celui de l’Inconnue de la Seine.

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